
12 commentairesLa délinquance sera l'un des thèmes abordés lors de la participation de Marine Le Pen, jeudi, à l'émission Parole Directe sur TF1. Qui s'occupe de gérer les statistiques de la délinquance en France ? Comment interpréter ces chiffres ? Quelles sont les grandes tendances de ces 20 dernières années ? Les explications d'Alain Bauer, professeur de criminologie.
© LCITF1 News : Comment se fait-il que l'on entende tout et son contraire sur l'évolution de la délinquance en France ?
Alain Bauer, professeur de criminologie au Conservatoire national des arts et métiers : Le problème est effectivement que n'importe qui peut faire dire n'importe quoi aux chiffres. Politiciens et journalistes sont complices d'un processus de simplification qui conduit à de la désinformation. Ils adorent n'avoir qu'un chiffre à communiquer, qui monte ou qui baisse. Le problème est qu'un vol de chewing-gum, qui vaut "1" en statistique, n'est pas égal à un homicide qui, pourtant, vaut également "1".
En réalité, en matière de délinquance, il existe trois catégories d'infractions, et trois seulement : les atteintes aux biens (vol de voiture, de téléphone etc...), les atteintes aux personnes ( vol avec agression, coups, viol, homicide...) et les escroqueries économiques et financières (chèque volé, vol de carte de crédit...). Ces trois chiffres ne peuvent pas se cumuler. Donc, le principe de délinquance générale, même s'il est systématiquement utilisé, n'a jamais rien voulu dire.
Prenons un exemple : sur environ 3,3 millions de crimes et délits enregistrés en France, disons qu'il y a 400.000 atteintes aux personnes, 100.000 escroqueries économiques, le reste étant des atteintes aux biens. Si, six mois plus tard, il y a 400.000 vols de voiture en moins et 100.000 agressions physiques de plus, on aura l'impression que le chiffre global sera très bon, puisqu'il aura baissé, mais, en réalité, vous ne sortirez plus de chez vous. Si, à l'inverse, j'ai 400.000 vols de véhicules de plus et 100.000 agressions physiques de moins, le chiffre global sera très mauvais mais plus personne n'en parlera parce qu'il n'y aura plus de violences.
TF1 News : Qui s'occupe de calculer et de donner ces chiffres de la délinquance en France ?
Alain Bauer, professeur de criminologie au CNAM : Les statistiques de la délinquance correspondent au nombre de plaintes reçues par les services de police et de gendarmerie, auxquelles s'ajoutent les initiatives prises par ces mêmes services sans qu'il n'y ait eu de plainte. On appelle aussi cela l'activité policière. Cette activité "policière" se distingue de l'activité "criminelle", qui est mesurée en moyenne tous les ans par des enquêtes de "victimation", où l'on demande aux gens ce qu'ils ont subi au cours de l'année précédente.
Si les statistiques de police sont gérées partout dans le monde par la police, les enquêtes de victimation sont, en France, gérées par un organisme indépendant qui s'appelle l'Observatoire national de la délinquance et des réponses pénales (ONDRP). Cet organisme compare les plaintes enregistrées et les enquêtes de victimation, en tendances, et constate les écarts. Car il y a beaucoup de gens qui ne portent pas plainte et des événements que les services ignorent. Cela permet de voir s'il y a un écart grandissant, stable ou en diminution. Si l'écart est grandissant, c'est qu'il y a un problème dans l'activité policière. S'il est stable, c'est que la réponse est à peu équilibrée. S'il se réduit, c'est que l'efficacité de la police progresse.
TF1 News : Alors, concrètement, comment a évolué la délinquance au cours de ces dernières années ?
A.B. : Pour se faire sa propre idée, chacun peut aller sur le site internet de l'OND consulter le bulletin mensuel. Mais pour vous donner les grandes tendances, sachez que les atteintes aux biens baissent depuis 20 ans et sont même à leur niveau le plus bas depuis 30 ans. Les cambriolages de résidence principale diminuent, ceux des résidences secondaires sont stables et, si on prend les vols de voitures, ils sont quasiment à leur plus bas historique. Les atteintes aux personnes, elles, progressent depuis 20 ans. Enfin, les escroqueries économiques et financières connaissent des variations, mais la tendance ces derniers temps est plutôt à la hausse avec le développement très important du commerce sur Internet. Il s'agit là de grandes tendances. Maintenant, la situation est certainement plus tendue si vous habitez à Bobigny, en Seine-Saint-Denis, qu'à Mende en Lozère.
TF1 News : Comment analyser ces grandes tendances au regard des politiques de sécurité menées successivement par la droite et par la gauche ?
A.B. : La gauche a eu le malheur de connaître une forte progression et même le plus haut historique jamais enregistré en matière de criminalité, en 2001, avec 4,1 millions de crimes et délits. Ensuite ce chiffre est redescendu, mais comme je l'ai expliqué précédemment, ce chiffre global n'a aucune signification réelle. En revanche, on peut dire que pour les atteintes aux personnes, gauche ou droite, le résultat est marqué par une forte progression des violences.
En réalité, le seul indicateur intéressant pour calculer l'efficacité d'une politique de sécurité est le taux d'élucidation. Ce taux a connu de très fortes baisses entre le début des années 80 et 2002 et une très forte augmentation depuis 2002.
TF1 News : Et que penser des chiffres qui pourraient être distillés durant la campagne présidentielle sur la délinquance des étrangers ou des immigrés ?
A.B. : Vous pouvez très bien donner un état de la délinquance des Roumains, des Belges, des Suisses ou des Suédois qui ont été interpellés en France, et le faire en fonction des faits qu'ils ont commis, car la nationalité est une indication parfaitement légale. Je peux très bien vous dire par exemple que 19 Sénégalais, 15 Suédois et 3 Suisses ont été arrêtés pour des vols de téléphone portable. Donc, on peut donner des chiffres sur la délinquance des étrangers.
En revanche, ce n'est pas possible de le faire avec les Roms, car ce n'est pas une nationalité, ni pour les immigrés qui, pour l'essentiel, sont Français. Il n'existe en effet aucun outil statistique permettant de mesurer la délinquance à partir de l'origine, c'est interdit.
| (source : Etat 4001, DCPJ) | 1996 | 1999 | 2002 | 2007 | 2010 |
| Atteintes aux biens | 2.765.191 | 2.716.865 | 3.059.062 | 2.363.519 | 2.184.460 |
| Atteintes aux personnes | 148.571 | 188.016 | 247.916 | 320.399 | 346.310 |
| Escroqueries économiques et financières | 299.089 | 284.761 | 347.356 | 332.285 | 354.656 |