Focus Automoto - F1 : Felipe Massa, le champion sans couronne

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Felipe Massa Williams GP F1 Brésil 2016
Par Andrea Noviello - Agence CReaFeed|Ecrit pour TF1|2016-11-25T18:26:28.473Z, mis à jour 2016-12-14T14:22:53.866Z

Virtuellement champion du monde l’espace de quelques secondes en 2008, Felipe Massa disputera ce week-end à Abu Dhabi son 250ème et dernier Grand Prix au volant d’une Formule 1. Sa longue carrière laisse un arrière-goût d’inachevé, même si elle est remplie de performances mémorables et d’émotions très fortes.

La carrière d’un pilote peut basculer sur un détail. Une erreur de jugement, un incident mécanique ou, à l’inverse, un exploit en piste. Ces facteurs sont susceptibles de modifier radicalement le parcours d’un as du volant. En Formule 1, le moindre petit grain de sable risque de gripper la plus belle des mécaniques et d’enrayer la confiance de celui à qui a été confiée la charge d’en tirer la quintessence. L’histoire de la Formule 1 a ceci de beau qu’elle regorge d’événements capables de modifier la trajectoire d’un pilote et de l’inscrire dans un Panthéon où siègent quelques illustres prédécesseurs. Ou au contraire, de l’en soustraire. Cette zone très fine où se jouent et se déjouent les destins, c’est un peu l’histoire de Felipe Massa.

Le Brésilien de 35 ans ne figure ni dans la catégorie des légendes (Fangio, Clark, Prost, Senna, Schumacher), capables de transformer l’exploit en récurrence, ni dans celle des météores (E.Fittipaldi, J.Villeneuve) retombées aussi vite qu’elles étaient montées, ni dans celle des laborieux (D. Hill, J.Button) sacrés sur le tard. Il appartient à une dernière « classe », plus singulière : celle des champions sans couronne. Longtemps, elle a abrité un spécimen unique, Sir Stirling Moss. Cinquante-cinq ans après le départ du Britannique, Massa va quitter la F1 au Grand Prix d’Abu Dhabi, sa 250ème course à ce niveau, avec une place dans l’histoire comparable.


N. Todt : « Son bilan est globalement très bon »

Moss a eu le malheur de devoir cohabiter avec le plus grand pilote de sa génération en la personne d’« El Maestro » Juan-Manuel Fangio, quintuple champion du monde entre 1951 et 1957. Le petit Brésilien a, lui aussi, eu droit à son lot d’équipiers encombrants lors de ses quatorze saisons au plus haut niveau :  Jacques Villeneuve (2005), Michael Schumacher (2006), Kimi Räikkönen (2007-2009) ou encore Fernando Alonso (2010-2013). Quatre pilotes d’exception. Quatre champions du monde.


Felipe Massa (Sauber) GP F1 Australie 2002

En dehors d’Alonso, le natif de Sao Paulo a aligné des performances quasi comparables à celles de son alter ego. "Son bilan est globalement très bon", confirme au téléphone son manager actuel chez Williams, Nicolas Todt, "on peut bien évidemment toujours espérer mieux, mais Felipe a tout de même réussi à se construire un très beau palmarès. Onze victoires, ce n’est pas anodin. Derrière Michael Schumacher, il a également le record de longévité chez Ferrari." Massa fait partie des trois seuls pilotes à avoir couru pour la Scuderia plus de cent fois en F1 : 180 pour Schumacher, 140 pour Massa, 102 pour Barrichello.   

La « carrière bien remplie » (Todt) de Massa, a été riche en émotions (Grand Prix du Brésil 2006 dominé de bout en bout ; Grand Prix d’Italie 2015, avec un podium chèrement obtenu à Monza), en exploits (pole position et victoire au Grand Prix de Turquie 2006 à la grande époque de Schumacher, seule pole position arrachée aux Mercedes en 2014, en Autriche), mais aussi en désillusions (lâché par son moteur à trois tours de la fin au Grand prix de Hongrie 2008, obligé de laisser passer Alonso pour la victoire au Grand Prix d’Allemagne 2010). En plus de ses 11 succès entre 2006 et 2008, le Brésilien a conquis 16 pole positions, 15 meilleurs tours en course et 41 podiums. Mais il lui manque l’essentiel.

La couronne mondiale, le futur ex-pilote Williams l’a pourtant touchée du doigt l’espace de quelques secondes lors d’un après-midi de novembre 2008 resté dans les annales de la discipline. Son rêve de devenir le premier pilote brésilien champion du monde de Formule 1 depuis son compatriote Ayrton Senna en 1991 s’est brisé dans le dernier virage du circuit d’Interlagos. Cruelle destiné pour celui qui avait su faire du mythique tracé brésilien l’un de ses terrains de jeu favori, avec deux victoires en 2006 et 2008.

Felipe Massa vainqueur du GP F1 du Brésil 2006


Felipe Massa Ferrari GP F1 Brésil 2006

Le titre perdu de 2008, « il n’en parle que très rarement »

Le scénario fou de la fin de course est d’une cruauté sans nom. Felipe Massa, alors chez Ferrari, est mathématiquement champion du monde au moment où il franchit la ligne en vainqueur. Son rival, Lewis Hamilton (McLaren), occupe alors une sixième place insuffisante pour devenir le plus jeune titré de l’histoire. Mais dans le dernier tour, le Britannique ravit la cinquième place à Timo Glock, agonisant avec ses pneus secs sous la subite averse. Il devient champion du monde. "Contrairement à ce que pensent de nombreuses personnes, il n’a aucune amertume à ce sujet", assure Nicolas Todt, "il est bien évidemment frustré d’avoir perdu le titre de la sorte, mais il a surmonté sa déception depuis un moment déjà. La preuve : Felipe n’en parle que très rarement."

Avec le recul, cet événement a marqué un tournant dans la carrière du Pauliste. Après avoir connu une ascension quasi linéaire depuis ses débuts chez Sauber en 2002, prolongée avec son recrutement par Ferrari en 2006, Massa n’a plus jamais été, ensuite, en mesure de se battre pour la couronne mondiale. Plus aucune victoire. Trois places de sixième au classement général de la saison en 2010, 2011 et 2015. Une seule pole position. Il y a un avant et un après 2008 dans l’histoire de Massa.

Le pilote Ferrari a même frôlé la mort en 2009 lors des qualifications du Grand Prix de Hongrie. Frappé à la tête par un ressort échappé de la Brawn de son compatriote Rubens Barrichello, le natif de Sao Paulo s’en est finalement tiré avec des dommages crâniens, une commotion cérébrale et une vilaine lésion à l’œil gauche.

Sa seule lueur d’espoir d’un nouveau moment de gloire, Massa l’a entrevue en 2010 à Hockenheim (Allemagne) lors d’une course tristement rendue célèbre par le fameux message codé de la Scuderia, "Fernando is faster than you" ("Fernando va plus vite que toi"). Contraint de s’effacer devant Alonso alors qu’il dominait l’épreuve, Massa manquait alors l’occasion de renouer avec le succès près d’un an jour pour jour après son terrible accident. Au classement général, Alonso n’a pourtant pas réussi à contenir la supériorité des Red Bull de Sebastian Vettel et Mark Webber en fin de saison.


« Un vrai gentleman »

Tombé dans une profonde crise de confiance, le Pauliste a accumulé les saisons neutres chez Ferrari. Entre 2011 et 2013, il n’est monté qu’à trois reprises sur le podium et a perdu une grande partie du crédit dont il jouissait encore quatre ans plus tôt. En quête d’un pilote d’expérience, Williams a alors choisi de le relancer en 2014. Le pari semblait osé tant le Brésilien avait souffert de la comparaison avec Alonso au cours de leurs années communes chez Ferrari. Mais le Sud-Américain est un battant. Un vrai. "Felipe est quelqu’un de très fort psychologiquement", précise Nicolas Todt "il a toujours su rebondir après des moments difficiles. J’étais convaincu que s’il allait dans un environnement différent de chez Ferrari, il serait de nouveau capable de démontrer tout son talent." Aussi brutale qu’avait été sa chute, sa rédemption serait spectaculaire.

En trois ans chez Williams, Massa a retrouvé les joies du podium (5) et, surtout, le plaisir derrière un volant. Comme un pied de nez à ses détracteurs, le Brésilien s’est même offert une ultime pole position pour le retour du Grand Prix d’Autriche au calendrier en 2014, lui qui, lors de sa période faste chez Ferrari, avait fait de l’exercice du tour chronométré l’un de ses plus gros points forts. Il espère quitter la F1 ce week-end sur "un dernier grand résultat" selon ses mots. "Ce week-end s’annonce très spécial", a-t-il reconnu à son arrivée au Grand Prix d'Abu Dhabi, "j’essaierai juste de ne pas trop y songer une fois dans la voiture."

Felipe Massa, dernier podium en F1, 3ème au GP d'Italie 2015


Felipe Massa Williams GP F1 Italie 2015

Des adieux mémorables

Ému aux larmes lors de l’annonce de son départ à Monza, à la fin de l’été 2016, le Pauliste a reçu quelques semaines plus tard, sur ses terres un autre vibrant hommage de tout le paddock de la Formule 1. Contraint à l’abandon au Grand Prix du Brésil, il a été salué comme un roi dans la pit-lane par l’ensemble du paddock, conscient que Massa ne pourrait plus recourir sur le circuit. Rob Smedley, ancien ingénieur de piste de Felipe Massa chez Ferrari, se souviendra longtemps de l’hommage d’Interlagos. "Il n'a jamais eu aucun lien avec Mercedes, de près ou de loin, et pourtant tous ces mecs sont sorti pour lui montrer leur amour", a-t-il dit à Autosport"ceux de Ferrari sont sortis parce qu'ils l'aiment beaucoup, mais c'était quand même incroyable. »

Dans l’ombre de la course au titre qui sera l’énorme enjeu du week-end, il y aura l’émotion Massa. "A Williams, il est tout ce que nous aimons, nous sommes tristes", avait indiqué Claire Williams quand Massa a officialisé ses projets de retraite, "un vrai gentleman. Qu’il ait été pilote chez nous est un plaisir et un honneur." Felipe Massa peut dorénavant tourner la page d’une carrière unique en son genre. Celle d’un champion sans couronne. Mais celle d’un type dont on se souviendra avec bonheur.