Espagne 2012-France 2002, même combat

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Espagne 2012-France 2002, même combat
Par Gil BAUDU|Ecrit pour TF1|2012-06-06T16:33:03.000Z, mis à jour 2012-06-08T07:48:30.000Z

Au sommet de la planète foot depuis quatre ans, l'Espagne visera à l'Euro un troisième sacre consécutif. Champions du monde et d'Europe en titre, les Bleus avaient échoué dans cette quête inédite en 2002. Mais le contexte n'était pas tout à fait le même.

L'ascension vers les sommets est une sensation enivrante. Encore plus quand elle est rare. Mais une fois en haut, tout en haut, la peur du vide est saisissante. Vertigineuse et latente. Souvent, elle vous foudroie sans crier gare. L'équipe de France est bien placée pour le savoir. En 2002, son retour sur terre fut brutal. Les Bleus ne l'avaient pas vu venir. Ils n'avaient pas prévu de quitter la Coupe du monde par la toute petite porte, sur un bilan désolant aux allures de fin de règne : deux défaites contre le Sénégal (0-1) puis le Danemark (0-2), à peine redorés par un nul piteux face à l'Uruguay (0-0). En Corée du Sud, les champions du monde 1998 et d'Europe 2000 ont vite plié des bagages à peine défaits. Dans leurs valises, ils ont ramené un potentiel offensif réduit à néant. Et l'image d'une équipe en bout de cycle, trop sûre d'elle pour se réinventer.

Une décennie plus tard, l'Espagne se retrouve précisément au même carrefour de son histoire. Comme les Bleus de 2002, elle entame la défense de son sacre continental dans le costume d'une sélection qui a tout raflé depuis quatre ans. La Roja poussera-t-elle le mimétisme jusqu'à échouer lamentablement dans sa quête d'une troisième couronne consécutive ? Le raccourci est tentant. Et les arguments ne manquent pas : comme Roger Lemerre en son temps, Vicente del Bosque s'appuie dans les grandes largeurs sur les héros des précédentes épopées. Dix-neuf des vingt-trois Espagnols qui s'envoleront pour la Pologne étaient déjà du voyage en Afrique du Sud.

Porté par la vague du succès, ce conservatisme paraît bien légitime. Mais n'est-il pas excessif ? En 2002, Lemerre avait poussé le raisonnement à l'extrême. Le successeur d'Aimé Jacquet avait emmené avec lui quinze champions d'Europe 2000. Quatorze d'entre-eux étaient déjà là deux ans plus tôt. Cette continuité avait tourné à l'entêtement. Elle avait, par exemple, propulsé un Alain Boghossian parmi les vingt-deux élus. Davantage au nom de son vécu international que de ses jambes, vieillissantes, et à peine remises d'une rupture des croisés.

Lemerre n'avait pas de plan B, Del Bosque si

A nier la concurrence, en maintenant aveuglément sa confiance aux champions du monde et d'Europe, Lemerre en avait pourtant oublié l'essentiel : une équipe nationale a un besoin vital d'être régénérée. C'est un préalable à toute nouvelle conquête. De ce point de vue, Del Bosque a modérément retenu la leçon. Seuls Juanfran (Atletico Madrid), Jordi Alba (Valence), Cazorla (Malaga) et Negredo (FC Séville) ont intégré le noyau de 2010, orphelin de Puyol et de Villa, blessés. Sur leur forme du moment, la présence de cadres comme Fabregas et Torres peut faire débat. Comme l’absence de Soldado, resté à quai malgré son triplé face au Vénézuela (5-0), sous prétexte qu'il menaçait l'ordre établi.

Espagne 2012-France 2002, même combat

Privilégier le conservatisme pour s'assurer une forme de paix sociale, voilà une option raisonnable. Elle confine presque à la solution de facilité. Elle prive aussi d'alternatives crédibles en cas de pépin. Enfermé dans ses certitudes, Lemerre s'était coupé de tout recourt. Il n'avait pas prévu le forfait de Robert Pires. Pas de chance : le Gunner rayonnait sur le flanc gauche d'Arsenal avant que son genou droit le lâche. Lemerre n'avait pas su non plus s'adapter à la blessure de l'indispensable Zinédine Zidane. Au lieu de repenser son 4-2-3-1, taillé sur mesure pour le Madrilène, le sélectionneur français s'était obstiné y faire rentrer un meneur de jeu au chausse-pied. Mais Djorkaeff, Micoud et Dugarry n'avaient pas la bonne pointure. Et comme si ça ne suffisait pas les Bleus étaient "'carbo' physiquement et psychologiquement", dixit Patrick Vieira.

Del Bosque n'a pas pris le risque de tout chambouler. Mais en quatre ans, l'Espagne a injecté suffisamment de sang neuf pour se prémunir d'une inéluctable usure du pouvoir. Absents en 2008, Mata, David Silva, Jesus Navas et Pedro, pour ne citer qu'eux, sont les porte-drapeaux d'une mutation progressive, amorcée dès 2010. Elle offre aujourd'hui à la Roja une multitude de solutions. Le cadre - un 4-3-3 modulable en 4-2-3-1 - est connu. Et adaptable aux forces vives de la Seleccion. Son banc est capable de rentrer dans le moule. Dix ans plus tôt, celui des Bleus n'affichait pas la même flexibilité.

"Nos victoires en 2008 et 2010 nous donnent une responsabilité"

Mais le vrai point de divergence entre la France de 2002 et l'Espagne de 2012 est ailleurs. Dans les têtes. Quand les Bleus sont tombés de leur piédestal, ils se croyaient devenus intouchables. Pas seulement parce que l'équipe de France, au sommet de son art en 2000, avait renié l'humilité indispensable à toute remise en question. Honnêtement, elle avait des circonstances atténuantes : qualifiée sans combattre, elle était trop déconnectée de la réalité pour prendre conscience de sa lente déchéance. Jusqu'à ce nul face à la Russie (0-0), le 17 avril, les signaux n'étaient même pas perceptibles. Les revers face à la Belgique (1-2) et en Corée du Sud (2-3) sont arrivés trop tard pour tirer la sonnette d'alarme.

"Ces deux dernières années, nous avons disputé des matches amicaux qui nous ont peut-être leurrés sur la difficulté de la vraie compétition, justifiait à chaud Marcel Desailly, promu capitaine après les retraites internationales de Laurent Blanc et de Didier Deschamps. Ces rencontres au Stade de France ne nous ont pas facilité les choses. Nous gagnions avec simplicité, parfois avec brio. Or, on s’aperçoit que la vraie compétition, les matches de poule avec sanction immédiate, c’est vraiment difficile." D'autant plus "difficile" que l'équipe de France était devenue "prévisible", parce que "ses adversaires la connaissaient par cœur".

Espagne 2012-France 2002, même combat

De son côté, l'Espagne n'a pas eu l'occasion de souffler. Les éliminatoires de l'Euro 2012 l'ont prémunie de tout relâchement. La Roja les a survolés : huit victoires en autant de matches, vingt-six buts marqués et six encaissés. Quand elle s'est vue trop belle, l'Argentine (1-4), le Portugal (0-4), l'Italie (1-2) et l'Angleterre (0-1) n'ont pas hésité à lui remettre les idées en place. Comme un écho aux propos de Vicente del Bosque devant notre micro : "Nos victoires en 2008 et 2010 nous donnent une responsabilité, nous confiait le sélectionneur espagnol il y a quelques semaines. Nous allons demander aux joueurs de conserver la même concentration et la même motivation." En 2002, ces deux vertus faisaient tant défaut aux Bleus.