Nasri est-il indispensable ?

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Nasri est-il indispensable ?
Par Eurosport|Ecrit pour TF1|2012-06-22T08:13:15.000Z, mis à jour 2012-06-23T07:44:43.000Z

Notre rédacteur en chef et le blogueur Benjamin Sharp débattent de façon virile mais correcte du "cas" Nasri, qui agite les Bleus depuis le début de l'Euro.

L'affaire a commencé mercredi soir sur twitter, par un tweetclash viril mais correct, sur le statut de Samir Nasri en équipe de France. Est-il indispensable ? Si oui pourquoi ? N'a-t-il pas déjà eu trop de crédit au regard de son rendement ? Est-il un leader incompris ? Voici deux points de vue contradictoires sur le milieu de Manchester City.

Nasri est-il indispensable ?

"UNE OPTION PARMI D'AUTRES"
Par Cédric ROUQUETTE, rédacteur en chef Eurosport.fr

Nasri n'est pas indispensable.

C'est un excellent joueur quand il le décide ou quand les conditions de jeu lui permettent de s'exprimer à plein. Mais le considérer comme indispensable revient à proclamer le retour de la République des joueurs et autres passe-droits. C'était choquant avec des monstres comme Desailly, Vieira ou Henry. Ce le serait bien davantage avec Nasri qui, contrairement à sa petite phrase du printemps 2011, n'a à ce jour rien prouvé au plus haut niveau international. D'ailleurs, visiblement, en interne, le bénéfice de ce blanc-seing a déjà fatigué ses partenaires.

Il n'est pas indispensable car il a perdu l'essentiel des qualités qui lui avaient valu une entrée fracassante en équipe de France en 2007, à 19 ans : une capacité à jouer simple et juste, c'est-à-dire prendre les informations rapidement, à fluidifier le jeu en jouant spontanément et ainsi à semer le désordre. Aujourd'hui Nasri, quelles que soient ses qualités naturelles, que je ne conteste pas, joue compliqué et faux quand il endosse le maillot de la France, un peu comme l'a fait Ribéry pendant de très longs mois (ce qui prouve d'ailleurs qu'il ne fait pas désespérer).

Au bout de vingt mois de mandat de Laurent Blanc, il n'a notamment toujours pas perdu sa tendance à descendre très bas, derrière ses récupérateurs, avec une utilité suspecte. Il le fait même quand il a bons manieurs de ballons à ses côtés, ce qui est généralement le cas. Cela prive l'équipe du relais qu'il devrait être, vingt ou trente mètres plus haut, et c'est destructeur sur le plan social car il envoie le message à ses partenaires de leur incapacité à jouer au football. Contre la Suède, Nasri m'a arraché le commentaire suivant : "Veut-il apprendre à M'Vila à faire une passe?" Cela n'avait plus de sens.

Par une volonté de bien faire certainement au-dessus de tout soupçon, Nasri oublie que la mission essentielle d'un milieu de son profil et de son talent est d'être un aiguilleur, une plaque tournante, importante mais le plus discrète possible, et que l'inspiration viendra toujours de la solution de passe la plus simple et la plus rapide. Aujourd'hui, avec ses cinq, six, sept touches de balle statiques, Nasri est plus proche d'être un homme orchestre auto-désigné, centré sur sa personne et sa vision du match plus que sur l'exigence du jeu. Comme s'il refusait d'être un maillon de la chaîne et souhaitait à tout instant ré-initialiser le jeu des Bleus pour le faire partir de lui, à chaque instant. Mais le jeu et ses partenaires ont souvent autre chose à faire que l'attendre.

Il n'est certainement pas le seul responsable de cette perte de temps. Nasri s'est imposé en Angleterre comme un joueur de couloir, droite ou gauche, proche de la surface, qui joue lancé et combine parfois délicieusement avec des joueurs axiaux. Il n'évolue plus dans l'axe depuis au moins quatre saisons. Le placer là, au coeur du 4-2-3-1, aux postes si lourds en équipe de France naguère occupés par Platini et Zidane, revient à faire peser sur ses épaules une exigence dont on sait maintenant qu'il n'est pas en mesure de l'assumer. Lui demander, alors qu'il occupe un couloir, de repiquer au maximum revient aussi à le sortir de ses habitudes et à l'encourager à surjouer.

On peut toujours miser sur le cocktail qualité technique / orgueil / sens du but pour valider le dispositif, mais les faits sont plus têtus que les projections. Sous l'ère Blanc, la moyenne de points gagnés avec Nasri est de 1,8 par match contre 2,08 sur l'ensemble des rencontres : rien qui ne puisse désigner un incontournable. A l'Euro, Nasri a été efficace mais très brouillon contre l'Angleterre, puis bon contre l'Ukraine, puis navrant contre la Suède. C'est un bilan contrasté, et on se contentera ici du jugement technique. Laurent Blanc a emmené en Ukraine la bagatelle de onze milieux de terrain avec cinq postes à pourvoir. Nasri est une option parmi d'autres. Il a eu sa chance davantage que beaucoup de ses concurrents. Il n'y en a peut-être pas assez pour le dégager de l'équipe de façon mécanique, mais encore moins pour lui réserver une place au chaud. Sauf si Blanc veut le placer en situation contre l'Espagne pour méditer l'exemple à suivre : jouer simple et juste. Simple, surtout.

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Nasri est-il indispensable ?

"QUI D'AUTRE QUE LUI ?"
Par Benjamin Sharp (sharpfootball)

A lire sur http://sharpfootball.wordpress.com

Nasri est indispensable et voici pourquoi :

• Il garde le ballon

Par sa qualité technique et sa capacité à demander et à garder le ballon, Samir Nasri est indispensable à l’équipe de France, d’une part parce que Blanc prône un jeu basé sur la possession de balle, et d’autre part parce que le jeu international offre très peu d’espaces au milieu de terrain. Il s’agit du premier argument mais aussi du plus fort. Qui d’autre que Nasri, dans l’effectif actuel des Bleus, est capable de demander le ballon avec un ou deux joueurs sur le dos, de le conserver, et de le remonter ? Malouda a tendance à se cacher lorsque le pressing adverse est fort. Cabaye disparait de la même manière quand il est agressé dès la prise de balle. Marvin Martin, certainement meilleur passeur que Nasri, a lui aussi montré à quelques reprises qu’il n’était pas particulièrement à l’aise pour s’exprimer dans ces conditions.

• Il dribble sans exposer l’équipe

Au-delà de sa capacité à conserver la possession, Nasri est capable de transpercer les milieux adverses. D’autres peuvent le faire, comme Ribery ou Ben Arfa, mais aucun des deux ne sont des vrais milieux de terrain. Nasri, même lorsqu’il joue sur un côté, est capable d’éliminer tout en apportant au milieu un certain équilibre. Moins grande prise de risque dans les dribbles, haine de la perte de balle, participation au jeu défensif (pas tout le temps !) : Nasri est un milieu de terrain.

• Il marque

Certes il ne l’a pas souvent prouvé avec la France. Mais si Wenger l’a fait jouer sur un côté en 2010 c’est parce qu’il le voulait plus proche de la surface de réparation adverse. Et effectivement, il est très adroit dans l’exercice, en particulier - au risque de se répéter - lorsque les espaces sont réduits, comme il l’a montré contre les Anglais.

• Il a le tempérament pour répondre présent dans les grands évènements

Son orgueil et sa susceptibilité en fatiguent beaucoup. Encore plus depuis les révélations de jeudi. Ce trait de caractère, comme Thierry Henry, est une de ses forces. Ce n’est pas un hasard s’il marque contre l’Angleterre, s’il a pris ses responsabilités pour marquer le pénalty contre la Bosnie, ou si ses meilleures perfs avec City cette année ont été réalisées lors de grosses affiches ou contre Arsenal, sifflé par tout le stade. Le contexte actuel ne risque pas de le perturber mais plutôt de le transcender. Est-ce que l’équipe de France possède suffisamment de joueurs de caractère pour se passer du sien ? Jusqu’à preuve du contraire, non.

Nasri n’est pas un très grand passeur. Il n’a ni la vista de Fabregas ni la capacité de Gerrard à transpercer une défense sur une transversale. Ses qualités sont ailleurs. Et l’Espagne est l’opportunité idéale pour en faire profiter la France. Le pressing au milieu sera terrible, et si la France subira, il ne faudra pas tomber dans l’extrême, cette équipe de France n’ayant de toute façon pas les qualités pour jouer comme Chelsea. Il faudra donc du courage, du talent, et de la vivacité. Nasri a les trois.