Objectif : battre Knysna

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Objectif : battre Knysna
Par Gil BAUDU (au Mans et à Clairefontaine)|Ecrit pour TF1|2012-06-08T06:38:55.000Z, mis à jour 2012-06-08T21:54:42.000Z

Les Bleus ont beau en parler au passé, la cicatrice sud-africaine semble encore ouverte. Seule une image positive à l'Euro la refermera.

"Merci ! A l’Euro avec vous, pour vous." La banderole déployée mardi soir, au Mans, sentait bon le coup de comm'. Avant de s'envoler pour l'Ukraine, les Bleus avaient un message à faire passer à leurs supporters. Depuis, l'équipe de France a atterri à Donetsk. Mais dans son voyage, elle a embarqué une valise encombrante, qu'elle aurait bien volontiers laissée à l'aéroport du Bourget. Sur l'étiquette, un nom, ou plutôt un lieu, gravé dans la mémoire collective. Six lettres écrites à l'encre de la honte : "Knysna".

Deux années se sont écoulées depuis que les Bleus se sont ridiculisés à la face du monde. Il devrait y avoir prescription. Pas du tout. La cicatrice tarde à se refermer. Elle est toujours à vif. Si bien que la bande à Laurent Blanc devra vivre avec pendant l'Euro 2012. Officiellement, le sélectionneur national n'a fixé qu'un objectif : "être présent en quarts de finale". Mais quand il l'annonce, le Cévénol ne peut s'empêcher de "rappeler que lors des deux dernières compétitions internationales, la France n'a pas franchi le premier tour". A sa manière, Blanc s'efforce de solder un passé douloureux. En filigrane, son discours trahit un autre objectif. Celui que Noël Le Graët, le président de la FFF, martèle à chacune de ses interventions médiatiques : "être performant sportivement pour restaurer l'image de l'équipe de France et donc, du football français". Dit autrement, il s'agit de reconquérir un public marqué au fer rouge par l'épisode sud-africain.

"On a mis une pierre dessus"

Le fantôme de Knysna, les joueurs estiment l'avoir chassé l'automne dernier, en validant leur billet pour l'Euro. De Clairefontaine à Donetsk, il a pourtant escorté chacun de leurs rassemblements, a nourri chacune de leurs prises de parole. Face aux micros, certains Bleus, comme Florent Malouda, reconnaissent aisément "être revanchards" et "avoir envie de se racheter". D'autres, comme Patrice Evra, s'agacent que le sujet traine toujours sur la table. Knysna, le latéral gauche de Manchester United l'a déjà payé au prix fort. "J'ai été suspendu en tant que capitaine de l'équipe de France, soulignait-il le 22 mai, à Clairefontaine. Pas en tant que meneur des mutins ou je ne sais pas quoi." Ce jour-là, nous avions rencontré un Evra irrité et ironique sur le sujet Knysna. Qui estimait avoir réglé sa dette. Et il en était persuadé : les supporters ont vite tourné la page. "Moi, après la Coupe du monde, je suis allé manger en plein centre de Paris, avait souri le Red Devil devant une vingtaine de journalistes. Pas un Français ne m'a insulté. Quand j'ai rejoué au Stade de France, je n'ai pas été sifflé."

Il fera -2 au Touquet

Evra n'est pas le seul "mutin" à sortir les crocs à la simple évocation de Knysna. Jeudi, Mathieu Valbuena et Franck Ribéry n'ont pas su contenir leur agacement lorsqu'il leur a été demandé de réagir aux propos de Michel Platini. Le président de l'UEFA croyait manier l'humour en préconisant à l'équipe de France de "descendre du bus" avant l'Euro. Le Marseillais et le Munichois n'y ont pas été sensibles. Ils l'ont fait savoir, en lançant des regards noirs à l'assistance. En coupant court à la discussion. Et pour cause : Valbuena et Ribéry, comme les tous les autres Mondialistes, n'aspirent qu'à "tourner la page", dixit Alain Boghossian, bras droit de Raymond Domenech avant d'être celui de Laurent Blanc. "On a mis une pierre dessus, lâchait le champion du monde 98 dimanche dernier, dans les colonnes du JDD. Et on ne prononce plus le mot Knysna : il n’y a que les journalistes qui en parlent encore. Il faut l’oublier. Il faut l’anéantir, même s’il y a une plaie. Nous, on cherche à retrouver l’enthousiasme, la chaleur du public."

Parler de l'Afrique du Sud au passé, la consigne est appliqué à la lettre, même par ceux qui n'étaient pas dans le bus tricolore en ce sinistre dimanche 20 juin 2010. "Pendant deux ans, on s'est efforcé de montrer que c'était du passé, que c'était oublié, confiait récemment le très mesuré Yohan Cabaye. C'est une nouvelle génération qui arrive. On va là-bas sans penser à ce qu'il s'est passé en 2010. On est là pour parler de maintenant et pour penser au futur. Sinon, on n'avancera jamais." "Knysna, c'est fini", soupirait ainsi Samir Nasri il y a trois semaines. En réalité, le Citizen s'en souvenait comme si c'était hier. Non-retenu parmi les trente Bleus présélectionnés, le milieu offensif d'Arsenal "était aux Etats-Unis à ce moment-là". L'onde de choc avait été si forte qu'elle avait traversé l'Atlantique. "Ils en ont parlé jusque là-bas."

"Etre bien élevé, c'est la moindre des choses"

Robert Duversne, le préparateur physique, jetant de rage son chronomètre ; Raymond Domenech lisant, face caméra, les revendications de ses joueurs, décidés à contester l'exclusion de Nicolas Anelka ; ou encore les rideaux tirés d'un bus converti en bunker : toutes ces images ont fait le tour du monde. Elles ont choqué, autant qu'elles ont été raillées. Mais pour Nasri, aucun doute, elles ont agi comme un déclic. "Les joueurs qui étaient là-bas ont tous pris conscience de ce qu'il s'est passé. Ça ne pourrait pas se reproduire." "Tout est différent, reprend Anthony Réveillère dans les colonnes du Progrès. Je ne pense pas connaître la même chose en Ukraine." Pour étayer les certitudes de son coéquipier lyonnais, Hugo Lloris loue "l'esprit d'équipe et la qualité collective forte" qui anime aujourd'hui l'équipe de France. Si le gardien lyonnais a hérité du brassard de capitaine, s'il est aujourd'hui le porte-drapeau d'un groupe qui, comme le jure tout le clan tricolore, "vit bien ensemble", ce n'est pas pour son charisme. C'est davantage au nom de l'exemplarité qu'il incarne.

Objectif : battre Knysna

Car les enfants gâtés de Knysna ont été priés de se racheter une conduite. "Etre bien élevé, c'est la moindre des choses", persiste Noël Le Graët. Cela renvoie surtout une image plus positive, plus facile à vendre. "On mesure nous-mêmes à travers nos contrats de sponsoring la notoriété des joueurs et de l’équipe de France, expliquait le patron de la 3F en avril, dans un entretien accordé au Monde. Elle a décollé complètement depuis six mois." Le fruit d'une stratégie de reconquête savamment calculée, dont la banderole de mardi n'était que la partie visible de l'iceberg. "Les joueurs sont venus entre janvier et fin mai faire des publicités pour Citroën, PMU ou SFR sans rien dire, à leurs frais et en y passant le temps nécessaire, précise Le Graët. Beaucoup ont aussi mené des actions individuelles - on le leur conseille. On choisit pour eux une association. Ils le font discrètement, pas tous, mais j’espère que ça viendra petit à petit."

Les Bleus ne ménagent pas leurs efforts pour se faire pardonner. "Conscients", selon Malouda, "qu'ils représenteront la France à l'Euro". En retour, ils attendent un soutien sans faille. "On espère avoir donné envie aux supporters d'aimer à nouveau l'équipe de France, lâchait Karim Benzema mardi soir, dans les couloirs du MMArena, au terme d'une préparation globalement convaincante. Je pense que sur ces trois matchs, ils ont vu qu'on était bien et qu'on avait besoin d'eux." A écouter Gaël Clichy, les Bleus ont aussi besoin de la clémence journalistique : "Les médias ont aussi un grand rôle à jouer. On sait très bien qu'essayer de sortir des histoires, de trouver des petites choses qui vont nuire au groupe ce n'est pas très bon. Vous serez aussi heureux que les joueurs si l'équipe de France gagne le championnat d'Europe. Il faut travailler main dans la main et essayer d'aller le plus loin possible."