Du sang neuf sans neuf

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Du sang neuf sans neuf
Par Gil BAUDU|Ecrit pour TF1|2012-06-13T21:39:40.000Z, mis à jour 2012-06-14T18:27:36.000Z

Comme la Roma, le Barça et le PSG avant elle, la sélection espagnole succombe peu à peu à la mode du système sans avant-centre. Décryptage avec Philippe Montanier, l'entraîneur français de la Real Sociedad, et Steve Savidan, l'ancien attaquant international de Valenciennes.

La tendance est devenue une mode. Et elle fait jaser. Grincer les dents des puristes. Le renard des surfaces, le vrai, n'a plus la cote. Sacrifié sur l'autel du collectif et de la variété tactique, il n'est plus l'indispensable finisseur. Les 4-2-3-1, 4-3-3 et autres 4-4-2 sont devenus trop prévisibles. Poussant les entraîneurs à se réinventer. A Rome, Luciano Spalletti avait ouvert la voie dès 2007. Mais c'est bien le Barça de Pep Guardiola qui a démocratisé le système sans avant-centre de métier. Avec la réussite que l'on connaît. Résultat : l'Espagne de Vicente del Bosque n'hésite plus à y avoir recours. Dimanche, la Roja a débuté son Euro avec Cesc Fabregas en pointe. Et si le milieu de terrain barcelonais a marqué face à l'Italie (1-1), l'absence d'un authentique buteur a, depuis, agité les médias espagnols. Qui réclament la titularisation de Fernando Torres jeudi, face à l'Eire.

José Mourinho et Luis Aragones n'ont pas manqué d'y mettre leur grain de sel. Pour l'entraîneur du Real Madrid comme l'ancien sélectionneur de l'Espagne, celui qui a conduit la Seleccion sur le toit de l'Europe en 2008, jouer sans "véritable attaquant" relève de l'aberration. D'une anomalie qui rend la Roja "stérile", dixit Mourinho. Sur le banc merengue, le Portugais a pourtant mis du temps à trouver la parade au 3-7-0 barcelonais. Ce schéma, taillé sur mesure pour Lionel Messi, Guardiola l'a testé d'abord testé par petites touches. L'arrivée de Fabregas en Catalogne lui a offert l'opportunité de le pérenniser. Et en Liga, il a fait quelques ravages. Philippe Montanier, l'entraîneur français de la Real Sociedad, n'a rien oublié de ce 2-2 face au Barça, le 19 septembre dernier. "Ce soir-là, Fabregas jouait en pointe et Messi était sur le banc, se remémore l'ancien coach valenciennois. Mais devant, ça allait très très vite, grâce aux déplacements de Fabregas." Si bien que l'ancien Gunner avait doublé la mise à la 11e minute.

Savidan : "Les attaquants physiques ont fait leur temps"

Son sens du but n'a pas échappé à Del Bosque. Si le patron de la Roja l'a aligné aux avant-postes contre l'Italie, c'est parce que "Cesc a un grand sang-froid avec le ballon et qu'il combine bien avec tout le monde". Le temps des colosses qui pèsent sur les défenses semble révolu. "Les attaquants physiques, imposants, ont fait leur temps, note notre consultant Steve Savidan, qui en connaît un rayon sur le sujet. A la fin des années 1990 et au début des années 2000, ils étaient soi-disant l'arme fatale d'une équipe. Aujourd'hui, on revient un peu plus à des buteurs racés, qui se retrouvent à la conclusion d'un jeu de passes." Plus qu'une question de système, une volonté, selon Montanier, "d'exploiter tout le potentiel des joueurs à disposition de l'entraîneur". "Quand vous avez Messi, Fabregas, Xavi et Iniesta dans votre effectif, il est forcément tentant de les faire jouer tous ensemble. Ça nécessite de repenser l'équilibre général de l'équipe." Sans pour autant nuire à son rendement offensif.

Du sang neuf sans neuf

A Paris, Carlo Ancelotti a lui succombé à la mode du schéma sans avant-centre. Exit Gameiro et Hoarau. Place au trio Nene-Pastore-Ménez. Paradoxalement, le PSG est redevenu la terreur des surfaces en mettant ses goleadors de côté. La recette ? "Le plus important, c'est d'être habile et de prendre la profondeur, expliquait l'Italien en avril. C'est un travail que peut faire un avant-centre, ou d'autres joueurs comme Ménez et Nenê. Je pense que Ménez a sa vitesse, et Nene son intelligence pour aller derrière la défense. Tout dépend des caractéristiques des joueurs." "Mais, reprend Montanier, ce système ne fonctionne que si vous avez des milieux percutants et adroits devant le but. Tout le monde n'a pas un Messi."

Montanier : "La clé, c'est de fermer l'axe et de jouer en zone"

En posséder un dans ses rangs, c'est la garantie de mettre au supplice les défenses adverses. Car la force de ce système, bâti pour "contrôler le milieu et d’exploiter l’espace" selon Guardiola, réside dans son manque de lisibilité. Encore trop novateur, trop imprévisible, ce schéma a le don de brouiller les pistes. "Le danger vient de cet avant-centre qui n'en est pas un. Il ne faut surtout pas faire un marquage individuel, sinon, il va aspirer le bloc défensif et ouvrir des espaces pour ses partenaires, préconise Montanier. La clé, c'est de fermer l'axe et de jouer en zone. Il faut être attentif à chaque déplacement. Mais quand une équipe comme le Barça joue aussi bien sans avant-centre, ça devient pratiquement impossible à canaliser."

Est-ce la "mort" programmée des vrais buteurs, ceux que Savidan reconnaît parce qu'ils "ont peu d'influence sur le jeu mais marquent toujours des buts de raccroc" ? Bien sûr que non. Toutes les équipes ne peuvent pas s'en passer. "Pour celles de seconde zone, trop limités collectivement, c'est vital, insiste l'ancien attaquant international de Valenciennes. Elles dépendent trop d'un exploit individuel pour se priver d'un buteur. Pour les grandes équipes, celles dont le jeu est suffisamment rôdé, c'est un plus. Seulement un plus." La Roja de Vicente del Bosque n'a plus qu'à en convaincre la presse espagnole.