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A Strasbourg, la renaissance passionnée d’un grand nom du foot français

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RC Strasbourg Oeil Téléfoot
Par Mehdi Elouar - Agence CReafeed|Ecrit pour TF1|2016-12-14T13:49:53.973Z, mis à jour 2016-12-14T14:57:08.385Z

Le RC Strasbourg est en train de réussir son retour dans le foot pro. Il est l’un des principaux animateurs du Championnat de Ligue 2 et vient de vivre un week-end de passion pure après un succès contre Lens. Reportage.

Le froid d’un mois de décembre alsacien n’y a rien fait. Les cœurs avaient chaud, samedi au stade de la Meinau. Grand soleil, énorme ambiance, tifo géant à l’entrée des joueurs, chants en continu galvanisés par des fumigènes : les 22.000 spectateurs ont permis au RC Strasbourg de s’offrir un magnifique cadeau pour son cent-dixième anniversaire, avec une victoire face à Lens (3-1) qui lui permet de rester un acteur majeur de la saison de Ligue 2. Après dix-huit journées, le RCS est désormais sixième à égalité de points avec le troisième derrière Sochaux, Reims, Lens, Troyes et Brest.

Ce succès de prestige confirme le grand retour d’un club historique du football français dans le monde professionnel. Pour les inconditionnels du club, c’est un rêve éveillé, même si ce n’est que de la Ligue 2. « Nous avons pris conscience de la valeur du Racing, au moment où on était sur le point de le perdre, dit Lucas, étudiant en école de commerce de 23 ans, qui a connu les années noires en CFA2. Cela a décuplé notre volonté de le sauver, de se rapprocher de lui. Chacun s’est senti concerné par sa reconstruction. » Strasbourg avait disparu de la carte du foot français de haut niveau. Aujourd’hui l’ambition d’un retour en Ligue 1 n’est plus taboue.

L’instabilité chronique est le mode de gouvernance normal du Racing depuis de longues décennies. Surnommé le « Marseille de l’Est » pour ses coulisses agitées, le club strasbourgeois ne s’est jamais remis de sa descente en Ligue 2 en 2007-2008. L’arrivée d’un nouvel actionnaire puis propriétaire, le fantasque Jafar Hilali, financier français basé à Londres, a précipité une descente en National en 2009-2010 puis un dépôt de bilan synonyme de départ en CFA2 en 2011. Après six années de galère, le club a rejoué un match de football professionnel le 29 juillet 2016 à Bourg-en-Bresse, soit 2268 jours après l’avoir quitté un sombre soir de mai 2010 lors d’une défaite à Châteauroux (2-1).



Le jour où François Keller a construit une équipe en CFA2

Ce retour fut en partie rendu possible par le travail de trois hommes. Là où l’ego d’Hilali et son goût modéré pour le football n’ont pas produit de miracle, eux respirent le Racing. François Keller, aujourd’hui directeur du centre de formation, connaît le club pour y avoir joué et pour avoir entraîné l’équipe réserve de 2003 à 2011. A l’été 2011, alors que le Racing était sur le point de mourir, il n’a pas hésité à prendre en main les rênes de l’équipe première en CFA2, relevant le défi de reconstruire complètement un effectif en une semaine seulement. Le technicien a réussi à obtenir deux montées consécutives en atteignant le National en 2013. La crise de résultats suivante lui fut fatale, mais il est l’homme qui a empêché l’amateurisme de s’installer.

Jacky Duguépéroux a poursuivi son travail. Véritable légende du club - champion de France 1979 en tant que joueur et vainqueur de la Coupe de la Ligue 1997 et 2005 sur le banc de touche - il est sorti de sa retraite à 66 ans, le 29 mars 2014, pour maintenir son club de cœur à court terme puis de retrouver le monde professionnel à moyen terme. Contrat rempli, le 27 mai 2016, “Dugue” était sacré champion de National. Thierry Laurey l’a remplacé cet été.

Marc Keller est le dernier protagoniste majeur de cette aventure. Frère de François, ancien international français, 149 matchs joués avec le RCS, manager du club de 2001 à 2006 : Keller connaît parfaitement la maison strasbourgeoise. A la tête d’un fonds d’investisseurs, l’homme de 48 ans a accédé à la présidence en juin 2012 avec une feuille de route bien précise pour assainir, apaiser et relancer le club. « Notre plan initial était de retrouver le professionnalisme en cinq ans, il nous en a fallu finalement que quatre », constate-t-il.

7500 abonnés cette saison

Dans cette histoire, les supporters strasbourgeois ont la légitimité suffisante pour revendiquer une place très importante. Bouleversés par la chute vertigineuse d’une institution si chère à leurs yeux, une union sacrée s’est créée, faisant du Racing une curiosité dans le monde amateur. Ils ont établi un record d’affluence lors du derby contre Mulhouse en CFA avec 20.000 irréductibles à la Meinau. La saison passée, en National, la moyenne s’établissait à 16.000 personnes dont 4700 abonnés. La montée en Ligue 2 a permis une augmentation de 60%, soit 7500 abonnés pour la saison en cours.

Avec le recul, tous sont fiers d’avoir vécu cette parenthèse, et heureux d’avoir connu le football populaire qui a permis au club de reprendre racine. « Les derbys quasiment chaque week-end, c’était très plaisant, se réjouit Rémy avec une petite pointe de nostalgie en repensant aux déplacements à Schiltigheim, Sarre-Union ou encore Vesoul. On a vécu le football vrai et populaire, celui sans strass et paillettes. Il y a eu beaucoup d’émotions. » Lucas confirme : « Nous avons redonné vie au club. Notre dynamique lui a permis de se relancer. »



« Le Racing fait partie de l’ADN de tous les Alsaciens, il y a un rapport fusionnel entre l’ensemble de l’Alsace et le club », confirme  Marc Keller. Dans une région où l’identité locale est très marquée, où on parle encore largement la langue régionale, le stade de la Meinau est un symbole de l’alsacianisme, un monument au même titre que la cathédrale Notre-Dame ou du château du Haut-Koenigsbourg. « J’ai vécu le titre de champion de France de 1979 plus intensément que la victoire en Coupe du monde 1998 », confirme Chris, qui se sent alsacien avant de se sentir français.

“On peut parler d’amour éternel”

La sensation d'être différent, incompris ou ignoré, seul contre tous, décuple le souffle qui entoure l’équipe. Durant le titre 1979, l’ensemble du pays soutenait le rival, Saint-Etienne. Sauf l’Alsace. “J’étais un simple collégien, c’était une folie incommensurable, raconte Jean-Christophe Pasqua, journaliste football pour les Dernières Nouvelles d’Alsace, le grand quotidien régional. Le 2 juin, date du retour des héros, est devenu un jour férié qui n’était pas programmé. Aussi loin que je me souvienne, ce sont les émotions les plus fortes que j’ai pu vivre avec le football”. A Strasbourg, près de 100.000 personnes sont descendues dans les rues pour célébrer le titre de l’équipe de Gilbert Gress.

« On peut vraiment parler d’amour éternel, révèle Michel, 65 ans. Indépendamment des résultats, quoi qu’il en soit, on continuera à supporter le Racing. » Cet amour se transmet de génération en génération. Le club est un membre de la famille à part entière. « Je suis abonné au stade avec mon grand-père, Gilbert, informe le jeune banquier Martin Wendling, bien installé dans une brasserie attenante au stade. Il m’a transmis cette fibre si particulière. Avec lui, 50% de nos discussions concernent le Racing. » A Strasbourg, le football se vit sur le modèle de la culture allemande. Chaque match est une fête, on partage un moment convivial en se restaurant tôt avant le match aux abords du stade. Celui-ci est bien garni deux heures avant le coup d’envoi.



Cette passion peut être irrationnelle. Il faut la vivre pour la comprendre. L’exemple de Jérémy est éloquent. A 29 ans, le grand gaillard est non-voyant. Originaire d’un village proche de Mulhouse, désormais installé à Paris, son handicap ne l’a pas empêché de faire l’aller-retour entre la capitale et Strasbourg pour assister au match contre Lens. « Je n’ai pas raté un match à la radio depuis 1998, précise-t-il dans un large sourire. Mon cœur bat pour ce club, c’est une partie de ma vie. » Il poursuit : « J’ai su ce que c’était l’amour à travers le Racing, avant de le vivre avec une femme. La dernière fois que j’ai pleuré, c’était lors du dépôt de bilan. » Il a d’abord craint d’aller au stade, avant de franchir le pas. « Ce que je ressens à la Meinau est unique. Il y a des vibrations indescriptibles. Je me sens comme chez moi. »

Le public ne s’emballe pas

Mais en football, le bonheur s’accommode rarement du surplace. Au début de saison, Marc Keller n’avait pas fixé d’objectif comptable, seulement des lignes directrices à suivre. « On veut réussir notre retour en Ligue 2, disait-t-il cet été. Pour cela, il faut se maintenir, consolider nos fondations et préparer l’avenir sereinement. » Pour le moment, le club est en avance sur les temps de passage. Le Racing a quatorze points d’avance sur la zone rouge. Les finances sont saines. La DNCG a accordé un blanc-seing total cet été. Le club a bouclé un budget de 12 millions d’euros, soit le septième du championnat. « Nous avons désormais trois cents partenaires, c’est significatif à ce niveau », glisse le président.

Pourtant, le Racing ne s’emballe pas. Autrefois exigeant, le public strasbourgeois a appris la patience. « Il ne faut pas se brûler les ailes. Sinon, on risque de faire l’ascenseur et de retomber dans l’inconstance qui nous a fait tant de mal », tempère René, 51 ans, qui a raté deux matchs à domicile depuis dix ans.



La place naturelle de Strasbourg se situe pourtant en Ligue 1. Son histoire, son public, son statut de septième ville française avec 275 000 habitants désignent le Racing pour un retour dans l’élite. « A terme, nous voulons évidemment y accéder, explique Marc Keller. Mais, ça doit se faire étape par étape. Notamment par une réflexion avec les collectivités vis-à-vis du stade de la Meinau. Actuellement, nous tirons le maximum du stade, il faudra obligatoirement le rénover massivement pour augmenter les recettes et avoir un budget costaud en L1. »

L’enceinte de 27.500 places date de 1984. Elle n’a pas connu de lifting avec la Coupe du monde 1998 et l’Euro 2016. Des aménagements et travaux ont déjà été effectués cet été, de l’ordre de trois millions d’euros, mais le stade reste vétuste. Depuis cette saison, le kop n’est plus localisé dans un quart de virage comme autrefois, mais occupe une tribune complète derrière le but. « L’ambiance est bien plus impressionnante, on a le sentiment d’être un vrai douzième homme », explique Romain, membre des Ultras Boys 90. Avec désormais un mur bleu, qui n’est pas sans rappeler le mur jaune de Dortmund, toutes proportions gardées, le Racing a de quoi rêver à nouveau en grand.