L'oeil de Téléfoot - Bordeaux, terre des meilleurs n°10 du football français

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Zidane Oeil de Téléfoot
Par CReaFeed - Luc Magoutier|Ecrit pour TF1|2017-04-25T14:43:08.598Z, mis à jour 2017-04-27T15:22:34.469Z

Qu'ils s'appellent Zidane, Micoud, Giresse ou Gourcuff, les n°10 brillants ont souvent trouvé à Bordeaux un terrain propice à leur épanouissement. Et la vitrine à trophée des Girondins ne s'en porte pas plus mal.

Un soir de janvier 2009 contre le PSG, Bordeaux mène déjà 2-0. Mais les spectateurs de Chaban-Delmas n'ont encore rien vu. A la 70e minute de jeu, Mathieu Chalmé récupère le ballon sur une mauvaise relance de la défense parisienne et sert Yoann Gourcuff de l'extérieur du pied droit. La suite est un récital. Dos au but, l'international français (31 sélections, 4 buts) effectue une roulette splendide pour effacer Sylvain Armand. Dans la continuité de son geste, il voit face à lui Sammy Traoré prêt à intervenir. "Je suis obligé d'aller très vite. Du coup je fais un double contact très rapide et je m'ouvre le chemin du but, décrit-il pour le magazine So Foot. Sur l'appui d'après, je mets un pointu, car j'ai un autre défenseur qui arrive pas très loin derrière. Avec de la réussite, ça va au fond".  

Aux commentaires, Grégoire Margotton exulte. "On va le comparer un peu plus à Zidane après un tel enchaînement ! Ce joueur est unique". La comparaison est flatteuse. Mais à ce moment-là, elle est méritée. Avec ce but magnifique, Gourcuff s'inscrit définitivement dans la légende des Girondins de Bordeaux et dans sa lignée exceptionnelle de numéros 10. C'est un club où ce type de joueurs, autour desquels gravitent de nombreuses légendes, a l'habitude de rayonner. Gourcuff a connu la joie d'un titre de champion en 2009, comme Johan Micoud en 1999 avec Ali Benarbia ou Alain Giresse en 1984 et 1985. Zinédine Zidane, avant de partir à 24 ans à la Juventus, a porté sa formation jusqu'en finale de la Coupe UEFA en 1996 face au Bayern Munich (défaite 5-1 sur l'ensemble des deux matches). 

Tous ces joueurs ont porté Bordeaux au sommet et régalé les supporters dans l'environnement paisible et sans ostentation qui caractérise le club bordelais. "Pour ce type de joueur, c'est une aide" estime Florent Toniutti, analyste tactique sur son site chroniquestactiques.fr et sur le podcast Vu du Banc. Le journaliste de TF1 Grégoire Margotton décrit Bordeaux comme "un club calme, avec une pression populaire pas si énorme" accentuée par "la douceur du Haillan", le centre d'entraînement des Girondins où émane, selon lui, "une sorte de quiétude, à l'image du climat bordelais, jamais trop froid, jamais trop chaud". Le côté atypique de Chaban-Delmas, l'ancien stade des Girondins jusqu'en 2015, a aussi joué dans l'éclosion de ces artistes du ballon : "C'était un drôle de stade, poursuit-il. On n'est pas confronté au public. C'était très évasé. Il n'y a pas une énorme pression".

Zidane et l'écosystème bordelais

Florent Toniutti pointe également un trait de caractère commun entre ces joueurs. "Une majorité a un tempérament plutôt timide qui a très bien su se développer à Bordeaux", décrit Toniutti. Le meilleur exemple reste Zidane. "En 1992, il arrivait de Cannes. Il était tout jeune, se souvient Grégoire Margotton. C'était peut-être l'environnement idéal. Je me souviens d'avoir fait des interviews de lui où il était vraiment très timide. À Bordeaux, il a fait sa post-formation. Il pouvait s'exprimer avec ses pieds. Je pense que si Zidane ne passe pas dans cet "écosystème" bordelais, il n'est peut-être jamais le Zidane qu'il deviendra"

Dans cet univers familial, la présence paternaliste de Rolland Courbis aide également le futur champion du monde. "Il sentait qu'il avait un joyau pas totalement poli, analyse Margotton. Il l'a géré, protégé. Il a continué à le parfaire avec le temps. C'est lui qui trouve son surnom 'Zizou'. C'est lui qui l'a petit à petit révélé".

Mis en confiance, Zidane fait briller Bordeaux en Europe. Contre le Betis Séville (2-1) en décembre 1995 où il inscrit une demi-volée exceptionnelle de 35 mètres. Contre le Milan AC ensuite, où sa vision du jeu permet aux Girondins de réaliser l'un des plus beaux exploits du football français. Après avoir perdu le match aller 2-0 à San Siro, les Girondins renversent la situation en l'emportant 3-0 dans ce quart de finale de la Coupe de l'UEFA, ancêtre de la Ligue Europa, en 1996.

"Gourcuff était au-dessus du lot"

Micoud, arrivé à Bordeaux en 1996, après Zidane, a lui rayonné sur la scène nationale avec les « Marine et Blanc ». Aligné sur le côté gauche du 4-4-2 à plat mis en place par l'entraîneur Elie Baup, il mène le jeu en compagnie d'Ali Benarbia, déjà champion lors de la saison 1995-1996 avec le Monaco de Jean Tigana. Leur association est une totale réussite. Elle relève d'un choix fort et pragmatique : "À Bordeaux, à l'époque, j'avais Micoud et Benarbia, deux numéros 10, explique Baup dans le livre Comment regarder un match de foot ? de Raphaël Cosmidis, Gilles Juan, Christophe Kuchly et Julien Momont (Solar). Je ne me sentais pas d'en mettre un seul sur le terrain. Je voulais utiliser les deux joueurs au mieux". Choix payant tant les deux joueurs se complètent.
"Benarbia est un joueur exceptionnel, se souvient Grégoire Margotton. Il est joueur de l'année aux Oscars du football  en 1999. Il était d'une intelligence et d'une finesse technique folle"
. Sa présence enlève de la pression à Micoud qui peut alors s'exprimer dans les meilleures conditions. L'international algérien (9 sélections) a la maturité pour servir le collectif bordelais.

Cette année-là, Micoud inscrit 9 buts, comme celui à Lens (2-4) qui permet à Bordeaux de repasser devant Marseille à deux journées de la fin du Championnat. Après un exil en Allemagne, au Werder de Brême, son retour en 2007 se passe moins bien avec le coach brésilien Ricardo. Lui qui était revenu "pour le facteur humain" voit son influence sur le jeu disparaître. Il remporte tout de même une Coupe de la Ligue et finit vice-champion de France en 2008.

Yoann Gourcuff en action

Mais s'il ne fallait en retenir qu'un parmi cette pléiade de numéros 10 que sont Zidane, Micoud ou Benarbia, ce serait Gourcuff. "Bordeaux l'a eu au meilleur moment, analyse Florent Toniutti. Pendant deux saisons, surtout huit mois en fait, il était au-dessus du lot, au-dessus de tout le monde en Ligue 1". A la clé, le FCGB remporte un nouveau titre de champion en 2009, son dernier en date. Plus que Zidane ou Micoud, l'ancien Rennais joue son meilleur football à Chaban-Delmas à la pointe du 4-4-2 losange de Laurent Blanc. La symbiose est parfaite avec son coach, qui partage la même philosophie de jeu. En plus d'un environnement en adéquation avec son caractère, Gourcuff a la chance d'avoir un entraîneur qui comprend son jeu. Dans son schéma plutôt offensif, Blanc met l'ancien Milanais dans une situation idéale pour se rendre disponible entre les lignes et jouer comme un vrai numéro 10.

Gourcuff est à cette date le dernier que Bordeaux a connu. Depuis, les tentatives pour redonner ce leadership technique à un joueur échouent. De grands espoirs comme Camel Meriem sont arrivés mais ne sont pas parvenus à s'inscrire dans cette grande histoire. À 22 ans, l'ancien Sochalien rate son passage malgré une arrivée pleine de promesse en 2002. "Camel Meriem a débarqué dans une période où Bordeaux était dans un cycle assez compliqué, explique Florent Toniutti. Du coup, ça ne s'est pas très bien passé". En 105 matches avec Girondins entre 2002 et 2005, l'international français (3 sélections) ne parvient jamais à s'imposer. Il s'exilera à Marseille en prêt puis à Monaco.

"Giresse est le plus important"

Pour Florent Toniutti, cet exemple confirme qu'il n'y pas "une grande tradition de 10 à Bordeaux" mais qu'il y a eu "des grands 10 qui sont passés par ce club". Historiquement, les purs meneurs de jeu n'avaient pas trop leur place à Bordeaux avant les années 80. Pour voir du beau jeu, il fallait plutôt se déplacer plus haut sur la côte Atlantique, à Nantes, le rival historique. Les Girondins n'avaient pas l'étiquette d'équipe élégante. Au contraire, elle se construisait en opposition aux Nantais en mettant en place une équipe très physique. C'est l'arrivée de joueurs comme Jean Tigana (1981) ou le buteur Bernard Lacombe (1979) qui a quelque peu changé l'ADN du club et qui a apporté une touche plus technique et esthétique. 

À cette époque, l'âme de la formation est Alain Giresse, inamovible pendant plus de dix ans entre 1974 et 1986. "Giresse est le plus important" dans l'histoire des Girondins, tranche Margotton. "Il est devenu Bordeaux et a symbolisé ce club comme personne. Nantes était tellement caractérisé par son jeu. Bordeaux avait d'autres vertus. Il a apporté cette touche technique". L'ancien international français (47 sélections, 6 buts entre 1974 et 1986) se place ainsi à l'avant-garde d'une grande lignée.

muller-lacombe-girard-giresse (Bordeaux)

Aujourd'hui, les numéros 10 comme Zidane, Micoud ou Gourcuff sont de plus en plus rares. Du moins, ils ne sont plus aussi hauts sur le terrain. "Le numéro 10 tel qu'on l'entend, derrière l'attaquant, a évolué, détaille Florent Toniutti. Le centre de gravité de l'équipe est désormais plus bas. Les meneurs de jeu sont plus reculés. Ce sont désormais les numéros 8 voir les numéros 6 qui ont ce rôle"

Cette évolution pousse les entraîneurs à délaisser la zone du numéro 10, occupée la plupart du temps par un attaquant de soutien. Aujourd'hui à Bordeaux, l'équipe de Jocelyn Gourvennec joue sans meneur de jeu. L'Argentin Valentin Vada est le milieu qui s'intègre le plus au jeu mais ne dispose pas des qualités uniques de ses glorieux prédécesseurs. Dans l'immédiat, le successeur des Zidane & co n'est pas prêt de débarquer dans le nouveau stade du Matmut Atlantique, inauguré en 2016.  Le vrai meneur de jeu de Bordeaux se trouve peut-être sur le banc. Arrivé cette saison, Jocelyn Gourvennec est en train de faire des Girondins un candidat sérieux aux cinq premières places en Ligue 1. C'est un ancien numéro 10.