Débat : faut-il en finir avec les cartons jaunes pour les joueurs qui retirent leur maillot ?

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Dani Jarque, siempre con nosotros
Par Nicolas BAMBA|Ecrit pour TF1|2017-08-09T16:11:22.995Z, mis à jour 2017-08-09T16:27:04.973Z

Lille a demandé à la LFP de retirer le carton jaune infligé à Anwar El-Ghazi, puni après avoir retiré son maillot pour afficher son soutien à Abdelhak Nouri. Depuis 2004, les joueurs sont avertis s’ils enlèvent leur maillot. Pourquoi ? Et posons-nous la question : faut-il revenir sur cette règle ?

La loi, c’est la loi. L’article 12 des Lois du jeu du football est clair. Dans le paragraphe "Célébration d’un but", il est stipulé qu’un joueur qui marque peut exprimer sa joie "sans effusion excessive" et qu’il recevra à un avertissement "s’il enlève son maillot ou s’en couvre la tête". C’est ce qui est arrivé à Anwar El-Ghazi le 6 août avec Lille contre Nantes en Ligue 1 (3-0).

Le Néerlandais a marqué, puis a retiré son maillot pour montrer le t-shirt qu’il portait dessous pour rendre hommage à son ancien coéquipier de l’Ajax Amsterdam Abdelhak Nouri, victime d’un malaise cardiaque et atteint de dommages cérébraux irréversibles. Conséquence : El-Ghazi a reçu un carton jaune. Le Losc demande à la LFP d’annuler cette sanction "au regard du contexte dramatique qui a justifié ce geste d’Anwar El-Ghazi".

L’énorme fail de Forlan, incapable de remettre son maillot


Cette règle a été instaurée en 2004. Nos confrères de So Foot se sont intéressés aux raisons qui ont poussé la FIFA à interdire qu’on retire son maillot. Parmi elles, il y a une question pratique. Exemple avec ce qui s’est passé le 2 novembre 2002.

Ce jour-là, à Old Trafford, Manchester United est tenu en échec par Southampton en championnat. Ce 1-1 irrite Sir Alex Ferguson. Le coach décide d’agir : sortie de Mikaël Silvestre, entrée d’Ole Gunnar Solskjaer. Mais le score ne bouge pas. Alors, Ferguson abat sa dernière carte : Diego Forlan remplace Phil Neville à la 79e.

Coaching gagnant : à 25 mètres de la cage, l’Uruguayen prend le cuir et envoie un missile pour le but de la victoire 2-1 (85e). Forlan exulte et retire son maillot pour célébrer ça avec les fans. Et là, c’est le drame : l’attaquant, moins à l'aise avec ses mains qu’avec ses pieds, ne parvient pas à remettre sa tunique ! On le voit alors défendre, pendant quelques instants, torse nu et maillot à la main…

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Les sponsors sont contre


L’interdiction vise donc à éviter de perdre du temps en cas de problème pour lors du rhabillage. Cette mesure a aussi un ressort marketing : les sponsors n’aiment pas que les joueurs retirent leurs maillots, les jettent en boule ou les fassent tourner comme Patrick Sébastien avec ses serviettes…L’image de David Trezeguet torse nu après son but en or à l’Euro 2000 est magnifique, mais pas sûr que les partenaires commerciaux aient vraiment apprécié.

La FIFA n’aime pas les messages


Enfin, dernier argument contre l’enlevage de maillot : la Fifa, dans son habituelle logique de neutralité, ne veut pas que le foot serve à véhiculer de message politique, publicitaire, religieux ou personnel. Plutôt que de faire le tri entre ce qui pourrait être toléré ou pas, elle préfère interdire purement et simplement les messages. Donc, plus question de retirer son maillot ou même de seulement le soulever un peu pour montrer un message.

Chamakh, héros malheureux de Bordeaux


En France comme ailleurs, l’interdiction d’enlever son maillot est donc en vigueur depuis 2004. Et il n’a pas fallu longtemps pour que la première polémique n’éclate. Le 13 février 2005, le PSG accueille Bordeaux en 16e de finale de la Coupe de France. De la tête, Marouane Chamakh ouvre le score pour les Girondins. Problème : le Marocain retire son maillot pour fêter son but, alors qu’il a pris un carton jaune juste avant.

L’arbitre, M. Gilles Vessière, affiche une mine désolée. Il décide d’appliquer le règlement à la lettre et sanctionne Chamakh d’un deuxième carton jaune, synonyme d’expulsion. Et à dix contre onze, Bordeaux finit par craquer en fin de match et en prolongation (3-1 a.p).

L’application systématique peut faire basculer un match


Dans le cas de Chamakh comme dans celui d’El-Ghazi, c’est l’application systématique de la règle qui fait jaser. L’expulsion du Bordelais a eu un rôle majeur dans le scénario du reste du match. Dans le cas du Lillois, il y a l’aspect symbolique – un hommage à un joueur vivant un drame – et l’aspect sportif – l’attaquant risque une suspension s’il prend d’autres avertissements dans les prochains matches – qui entrent en compte.

Le carton jaune d’El-Ghazi remet en lumière ce débat qui commence à dater et qui divise toujours.

D’un côté, il y a ceux pour qui les règles sont faites pour être respectées, car le fait de les contourner ouvre la porte à la remise en question de tout le règlement. Et n’occultons pas le fait qu’un arbitre qui ne respecte pas le règlement à la lettre prend le risque d’être sanctionné.

De l’autre, il y a ceux qui plaident pour un arbitrage plus nuancé, pour des appréciations au cas par cas de la part de l’arbitre.

David Trezeguet enlève son maillot après son but en or

Iniesta, héros de l’Espagne mais sanctionné


Difficile de trancher à 100% dans un sens ou l’autre. En 2010, Andrés Iniesta offrit la Coupe du monde à l’Espagne face aux Pays-Bas (1-0 a.p) et dédia son but à Dani Jarque, footballeur décédé un an plus tôt d’une insuffisance cardiaque à seulement 26 ans. "Dani Jarque siempre con nosotros" ("Dani Jarque toujours avec nous"), clamait Iniesta.

L’hommage était très fort, car outre le cadre d’une finale d’un Mondial, il s’agissait d’un hommage d’un joueur du FC Barcelone au capitaine des rivaux de l’Espanyol. Aujourd’hui encore, Iniesta, symbole du Barça, est ovationné par les supporters des Perruches. Tout ce contexte n’empêcha pas M. Howard Webb d’adresser un carton jaune au joueur durant la final

Balotelli se rebelle (mais se fait lui aussi punir)


Même sanction pour Zlatan Ibrahimovic qui, en Ligue 1 avec Paris contre Caen en février 2015 (2-2), trouva l’ouverture et se mit torse nu pour exhiber des tatouages éphémères sensibilisant le public à la lutte contre la faim dans le monde. Un combat noble de la part du Suédois, mais un carton jaune pour lui quand même.

Avec son fameux "Why always me ?" ("Pourquoi toujours moi ?") lors d’un derby d’anthologie avec Manchester City contre United en 2011 (6-1), Mario Balotelli fit le buzz et écopa d’un avertissement. Dans son cas, pas de cause à défendre ou de mémoire à honorer, mais juste un message personnel adressé à tous ses détracteurs.

Un compromis entre la loi et l'humain à trouver


Difficile de trancher, même avec du recul, sur les gestes qui méritent d’être sanctionnés et sur les gestes qui méritent de l’indulgence. Imaginez le même débat dans la tête d’un arbitre en plein milieu d’un match tendu… Pour l’heure, la FIFA n’envisage pas de changer son fusil d’épaule. Il y a peu de chances pour que cette règle soit abandonnée ou modifiée prochainement.

Mais la possibilité que les instances puissent au moins rejuger un carton jaune a posteriori est une première étape vers un football moins robotisé et plus humain.

Zlatan Ibrahimovic enlève son maillot
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