Il était une mauvaise foi

Il était une mauvaise foi
L'équipe de France ne sort pas grandie de sa qualification pour le Mondial 2010, arrachée grâce à la main de Thierry Henry. Feignant de ne pas mesurer l'impact de ce geste, les Bleus le relèguent au rang de "péripétie" selon le mot choisi par Raymond Domenech. Est-ce bien raisonnable?

Il est toujours amusant de constater, dans le sport de haut niveau en général et en football en particulier, à quel point le camp qui bénéficie d'une énorme erreur d'arbitrage sait faire preuve de détachement. On pourrait presque s'en féliciter, si les mêmes joueurs et les mêmes entraîneurs, dans la situation inverse, étaient capables de disposer du même recul quand ils sont touchés par une injustice. Sans surprise, les Français n'ont donc pas souhaité trop s'éterniser sur les conséquences de la main de Thierry Henry ayant amené le but de William Gallas, celui de la qualification pour la Coupe du monde.


Sans doute, au fond d'eux-mêmes, ne sont-ils pas fiers de la manière dont ils ont décroché leur visa pour l'Afrique du Sud. Le malaise était palpable au Stade de France, autant que leur joie, légitime, d'avoir évité la catastrophe. Mais à travers leurs réactions après la rencontre, les Bleus n'ont pas forcément contribué à dissiper le malaise, évacuant presque au second plan ce qui apparait comme une incontestable tricherie. Dans le camp tricolore, le ton a été donné d'en haut. Interrogé sur l'action litigieuse, Jean-Pierre Escalettes, le président de la Fédération française, a estimé "qu'au cours de la phase de qualifications, nous n'avons pas eu beaucoup de chance", comme si le piteux dénouement du Stade de France n'était qu'un juste retour des choses.


La conscience et l'honneur


Du côté des joueurs, l'expression la plus usitée fut "ça fait partie du jeu". Justement, non, ça ne fait pas partie du jeu. L'action ayant amené le but qualificatif, à défaut d'être victorieux, appartient à un autre registre. Le plus classe aurait été de le reconnaître, avec une humilité et un peu plus de compassion envers l'adversaire. On retiendra aussi la phrase presque comique de Sébastien Squillaci. "C'est un petit coup de pouce du destin. On dit que ça s'équilibre toujours sur une saison, et ce soir c'est satisfaisant." On ne voit pas bien de quel équilibre veut parler le défenseur tricolore, à moins qu'il feigne de croire qu'il reste 35 matches à jouer d'ici la Coupe du monde. Il serait bon de lui rappeler que, en l'occurrence, la Coupe du monde, pour les Irlandais, est terminée jusqu'en 2014. On peut souhaiter bon courage à Squillaci s'il veut leur expliquer cette notion d'équilibre. Pas sûr qu'il arrive à les convaincre que l'escroquerie du Stade de France n'a fait que compenser le sort plus favorable dont ils auraient bénéficié sur d'autres matches. Car des actions comme celles de Thierry Henry, on n'en voit pas tous les 15 jours, mais une par décennie. Ce n'est pas pour rien si tout le monde, de Dublin à Paris, la rattache déjà dans l'histoire du foot à celle de Maradona lors du Mundial mexicain de 1986.


Au-delà du geste, c'est cette mauvaise foi qui prolonge après coup l'impression de malaise. Elle l'amplifie même. Dans ce même registre, Raymond Domenech a établi un parallèle curieux entre le Serbie-France du mois de septembre et le match de mercredi. "Après le match contre la Serbie, où Lloris s'était fait expulser au bout de 10 minutes, on ne m'avait pas demandé si on avait eu de la chance", a estimé le sélectionneur. Jean-Pierre Escalettes a établi la même comparaison jeudi. Mais comment peut-on comparer le penalty sifflé contre les Bleus à Belgrade, que l'on peut juger sévère mais en aucun cas scandaleux, et la main volontaire de Thierry Henry? Etait-il si compliqué de reconnaitre, simplement, que les Irlandais avaient été volés, sans chercher à ergoter ou à trouver des comparaisons hasardeuses? Parfois, mieux vaut encore le cynisme à la mauvaise foi...


Thierry Henry, à l'inverse de certains de ses camarades, n'a pas pris de détour. Contrairement à Maradona il y a un quart de siècle, l'attaquant du Barça n'évoque pas non plus l'intervention divine pour justifier son geste. Il ne justifie rien, il constate. Oui, il a fait main. Non, l'arbitre n'a pas sifflé. Oui, la France est qualifiée et oui, il est heureux. Il reste que son image sera forcément ternie par cette séquence. En près de 15 ans de carrière au plus haut niveau, Henry n'avait jamais eu l'image d'un tricheur. A juste titre. Désormais, il sera, aussi, associé à cette main. Ce n'est pas une tricherie préméditée, plutôt un "crime" passionnel, dénué de raison. Reste qu'à travers lui, c'est toute le football français qui est éclaboussé. Il faudra vivre avec ça sur la conscience. Mieux vaut une petite tâche sur la conscience qu'une grosse sur l'honneur? Entre le déshonneur d'une non-qualification et la polémique d'un geste à l'encontre de l'éthique sportive, Henry a choisi de s'asseoir sur la morale. Le tout est de l'admettre et de l'assumer. Pour les Bleus, la fin a justifié les moyens. Le plus triste est de se dire qu'ils n'avaient visiblement pas la possibilité de s'en sortir autrement.


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