Dans l'actualité récente

L'oeil de Téléfoot - En France, les jeunes de plus en plus fans des grands clubs européens

Voir le site Téléfoot

Griezmann oeil de téléfoot
Par Ilyes Ramdani - Agence CReafeed|Ecrit pour TF1|2017-01-19T11:24:40.719Z, mis à jour 2017-01-19T11:24:41.389Z

En Coupe d'Europe, il n’est plus rare de voir des jeunes Français soutenir sans complexe un club étranger contre un club français. Les nouvelles générations se sont largement tournées vers les grosses écuries étrangères, espagnoles et anglaises. Avant PSG - Barcelone (14 février et 8 mars en huitième de finale de la Ligue des champions), Telefoot.fr a cherché à savoir pourquoi.

Ce mercredi-là, sur la pelouse synthétique de ce petit stade d’Aubervilliers, ce sont les moins de seize ans qui s’entraînent. Au milieu des ateliers disposés, Enzo porte un survêtement du Borussia Dortmund, Nadhoir un maillot du FC Barcelone et, juste derrière eux, on distingue le haut de survêtement du Real Madrid porté par Yassine. Dans cette ville de la région parisienne, on compte bien un joueur ou deux qui portent un maillot du PSG. Mais pas beaucoup plus. “Leurs stars, ce sont Messi, Neymar, Ronaldo, explique Sofiane, un de leurs éducateurs… Et leurs clubs, ce sont de plus en plus souvent le Barça, le Real ou les grands clubs anglais."

A Aubervilliers comme ailleurs sur le territoire national, les jeunes Français affichent un soutien de plus en plus marqué aux grands clubs étrangers. Parfois au détriment des clubs français, souvent boudés, même en coupe d’Europe. Bryan, vendeur dans un magasin Go Sport de la capitale, confirme : “Nos plus grosses ventes, ce sont les maillots des clubs étrangers. Il y a énormément de demandes pour le Barça, le Real, etc. Par contre, en France, à part le PSG et l’OM qui conservent un socle de supporters, on ne vend quasiment rien. Même Lyon, Saint-Etienne ou même Monaco…”

"J’en vois même qui sont contents quand les clubs français perdent"

Cette forme de désamour, les plus anciens doivent la constater à défaut de la comprendre, comme Fabrice, un père de famille de 37 ans venu à Aubervilliers assister à l’entraînement de son fils : “A l’époque, peu importe le club, on était tous derrière l’équipe française qui allait loin en Coupe d’Europe, raconte-t-il. Aujourd’hui, c’est fini. J’en vois même qui sont contents quand les clubs français perdent ! L’éducateur, Sofiane, est un peu plus jeune mais a tout de même été témoin d’une évolution : “Quand j’avais leur âge, on avait tous notre club français : il y avait des supporters du PSG, de l’OL, de Marseille, parfois même de Nantes, Bordeaux ou Saint-Etienne. Aujourd’hui, à part Paris, ils ne soutiennent quasiment personne en France.” Sociologue et maître de conférences à l’université de Caen, Ludovic Lestrelin décrypte : “C’est un phénomène propre à l’époque, qui s’est construit à partir des années 1990. Le public est plus volatile, les fans de football peuvent supporter plusieurs clubs à la fois, et peuvent privilégier des clubs étrangers. On n’est plus forcément lié au club de sa ville ou de sa région.”

A quelques kilomètres de là, à Issy-les-Moulineaux, on met un visage sur ces adolescents qui, à Paris, ne soutiennent pas le PSG. Rayane a 16 ans et est gardien de but. Il occupe le poste à l’académie Diomède, du nom du champion du monde 98, la semaine et à Aulnay-sous-Bois le week-end. Lui, c’est Monaco qu’il a choisi en Ligue 1. “Mais à l’étranger, je supporte Liverpool, ajoute-t-il. Et, franchement, j’ai plus d’attachement à Liverpool. Depuis que j’ai 8 ou 9 ans, je suis amoureux de ce club. D’ailleurs, chez moi, je peux avoir n’importe quel maillot tant que j’aime le style de l’équipe… sauf celui d’Everton ! (rires)

Vidéo - Liverpool : Quand Sakho invite Gerrard à Paris 


Pour expliquer ce penchant des jeunes générations pour les grands clubs étrangers, il faut regarder les effets de la mondialisation du football en marche. L’explosion des retransmissions télévisées depuis quinze ans en fut la première manifestation. Jadis cantonnés à la presse écrite du surlendemain, puis à quelques minutes dans les émissions de fin de week-end, les grands championnats étrangers sont aujourd’hui diffusés de façon quasi-exhaustive sur les chaînes françaises.

“Avec l’exposition médiatique et télévisuelle du football européen depuis vingt ans, on a un supportérisme qui s’affranchit largement des logiques nationales”, confirme Ludovic Lestrelin, spécialiste de la question. Ce n’est pas un hasard si Rayane est tombé “amoureux” de Liverpool “en regardant un de leurs matches à la télévision, à l’époque des Gerrard, Torres, Xabi Alonso ou Kuyt”, ou si le groupe SFR a investi une centaine de millions d’euros - jusqu’à créer une chaîne pour l’occasion - pour acquérir les droits du championnat anglais.

"Il y a des stratégies marketing très agressives pensées par les plus grands clubs européens à une échelle globale"

Au-delà du support télévisuel, les nouvelles technologies ont considérablement rapproché les jeunes Français des plus grands clubs européens. Manchester United, le FC Barcelone ou encore le Real Madrid ont développé, ces dernières années, des versions françaises de leur site Internet et de leur présence sur les réseaux sociaux. A titre d'exemple, le compte Twitter francophone du FC Barcelone comptabilise plus de 270 000 abonnés, soit plus que la majorité des clubs français, dont le leader de Ligue 1, l’OGC Nice (238 000 followers) !Il y a des stratégies marketing très agressives pensées par les plus grands clubs européens à une échelle globale, détaille Ludovic Lestrelin. Les outils numériques sont à la fois destinés à tester la popularité, en agrégeant des followers Twitter ou des fans Facebook, et à créer une communauté d’expérience qui interagit, partout dans le monde.”

Les équipementiers, Adidas et Nike en tête, ont également joué un grand rôle dans la promotion des plus grands clubs européens. En faisant de ces formations leurs étendards et, des plus grands joueurs du monde, leurs ambassadeurs, les marques ont contribué à rapprocher ces références européennes de leurs fans. “Aujourd’hui, les jeunes nous demandent explicitement le maillot de Pogba ou de Griezmann, les crampons de Neymar…, nous explique Bryan, le vendeur de Go Sport. Tout est fait pour qu'ils veuillent ressembler à leurs idoles.” 

Vidéo - FC Barcelone : Messi dans le nouveau spot adidas


Illustration de ce marketing global, le transfert de Paul Pogba de la Juventus à Manchester United l’été dernier a fait l’objet de semaines entières de teasing et de communication de la part d’Adidas, qui a fini par offrir au Français sa propre collection de vêtements. Plus globalement, les jeunes Français raffolent des équipements dernier cri des grands clubs européens. Au stade Vélodrome, les groupes de supporters ont même dû agir face à la prolifération jugée excessive de survêtements de clubs étrangers. Fin octobre, un internaute a publié sur Twitter la photo d’une affiche placardée à l’entrée du Virage Nord. Y est inscrit un message clair et lapidaire : “Chelsea, Bayern, Real… ne jouent pas au Vélodrome ! Survêts et maillots de l’OM et basta !”

“Depuis que Pogba a quitté la Juve, le nombre de demandes pour le maillot de Manchester a explosé, poursuit Bryan. Les gens ne sont pas forcément supporters de ce club à la base, mais ils s’identifient aux Français. C’est pareil pour Griezmann à l’Atlético, par exemple. Son maillot marche très bien.”

"Il y a peut-être une spécificité française qui tient à une forme de complexe d’infériorité"

L’export des joueurs français explique aussi le soutien croissant aux clubs européens en France. Depuis 1995, l’arrêt Bosman autorise les clubs européens à recruter des joueurs européens sans quotas. Le joueur formé en France est vite devenu l’un des plus recherchés du continent. Aussi, les périodes fastes de Zidane au Real, de Henry, Pirès et Vieira à Arsenal ou encore de Ribéry au Bayern Munich ont largement contribué au succès de ces clubs dans l’Hexagone. “Il y a quelques années, personne ne soutenait l’Atlético Madrid ici, raconte Sofiane, l’éducateur d’Aubervilliers. Mais depuis qu’il fait des beaux parcours en Ligue des champions et qu’il a recruté une doublette d’attaquants français (Griezmann et Gameiro, ndlr), il est devenu populaire chez les jeunes.”

Aimer de plus en plus les grosses écuries européennes, c’est aussi, pour beaucoup, aimer de moins en moins les clubs français. Le sociologue Ludovic Lestrelin détaille : “Il y a peut-être une spécificité française qui tient à une forme de complexe d’infériorité. Ça revient à se dire que l’herbe est plus verte ailleurs, que le top niveau du football est ailleurs qu’en France.” Cette analyse est confirmée par Alphonse Egéa, un retraité qui a créé, il y a 5 ans, la “Penya de Touraine”, un des 8 clubs de supporters officiels du FC Barcelone en France :Le Barça, c’est une philosophie, une identité de jeu, presque un idéal… Ça séduit beaucoup de jeunes qui nous rejoignent parce qu’ils ne retrouvent pas forcément ces principes chez les clubs de Ligue 1.”

La tonalité est assez proche chez Anthonin Baz, éducateur de jeunes joueurs au Paris FC : “Je suis pour l’OM et le Barça, mais si demain ils s’affrontent, je soutiendrai le Barça. C’est le club de mon cœur. A ce stade, c’est plus qu’une passion pour moi. J’ai appris à aimer ce club depuis tout petit, avec des joueurs comme Guardiola et Luis Enrique puis avec Ronaldinho, Iniesta, Xavi, Messi… Dans ma façon d’être, de voir le football, je me sens plus espagnol que français.”

En creux, la perte de niveau de la Ligue 1 serait en cause dans ce report d’affection sur les clubs européens. Depuis la finale de Monaco en Ligue des champions en 2004, seul un club français - l’OL en 2010 - a atteint le dernier carré de la Ligue des champions. Entre 1990 et 1998, c’était arrivé sept fois en huit ans, grâce à l’OM en 1990, 1991 et 1993, Monaco en 1994 et 1998, le PSG en 1995 et Nantes en 1996. Ces dernières années, les contre-performances se sont même succédées : l’élimination piteuse de l’OM (0 point inscrit en 6 matches) en phase de poules de Ligue des champions en 2013 ou les échecs répétés en Ligue Europa ont contribué à renforcer l’image d’un championnat national largué et incapable de faire rêver ses supporters.

Lors des récents affrontements entre le PSG et le Barça, Alphonse Egéa a vu “beaucoup de supporters d’autres clubs, notamment l’OM, venir avec nous pour soutenir Barcelone”. Selon lui, en France, “les rivalités entre clubs sont trop importantes” pour que la règle du “soutien au club français en lice, quel qu’il soit” s’applique massivement. Aux antagonismes traditionnels (entre Paris et Marseille ou Lyon et Saint-Etienne, notamment) se sont ajoutées d’autres rivalités, à l’image des récents duels houleux entre Lyon et Marseille. Les rachats de Paris et Monaco par des investisseurs étrangers ces dernières années ont suscité, enfin, des critiques dans le football français. Rien qui pousse franchement à l’union sacrée en faveur de ces équipes.

Pourtant, lorsqu’on les interroge à ce sujet, Rayane, Anthonin et d’autres disent tous la même chose : “En Coupe d’Europe, je soutiens le club français qui va le plus loin.” Fabrice, le jeune papa rencontré dans les tribunes du stade d’Aubervilliers, voit même quelques motifs d’espoir. “J’ai l’impression que la Ligue 1 retrouve un peu de qualité : il y a des entraîneurs étrangers qui arrivent, des nouveaux propriétaires et on voit un peu plus de jeu, se réjouit-il. Il faudrait un bon coup de pub, comme Nice qui remporte le championnat à la Leicester, ou le PSG qui fait une demie ou une finale de Ligue des champions.” Avant cela, il faudra que le PSG élimine le FC Barcelone en huitième de finale, les 14 février et 8 mars prochain. Ces soirs-là, au stade d’Aubervilliers, à la Penya de Touraine ou ailleurs, on devrait continuer à voir des jeunes Français soutenir, corps et âme, en masse, Messi et ses coéquipiers.