L'oeil de Telefoot.fr - En 2016, le beau jeu a cédé devant le pragmatisme

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Portugal Oeil de Téléfoot
Par Lucile Alard - Agence CReafeed|Ecrit pour TF1|2017-01-02T13:47:56.747Z, mis à jour 2017-01-02T14:24:55.418Z

En 2016, l’Euro et la Ligue des champions ont été remportés par deux équipes qui ont su calculer leur investissement offensif pour triompher (le Real et le Portugal), contre deux équipes elles aussi très rationnelles (l’Atlético et la France). L’Allemagne, l’Espagne et le Barça ne dominent plus, mais leurs convictions sont intactes.

"Nous aimerions jouer un jeu spectaculaire mais ce n’est pas toujours de cette manière qu’on gagne des compétitions." Après la victoire étriquée de son Portugal face à la Croatie (1-0) en huitième de finale de l’Euro, le sélectionneur Fernando Santos assume. Il ne faut pas compter sur son équipe pour voir du beau jeu sur les pelouses françaises. La suite lui donne raison. Sa stratégie est à la fois simple et destructrice. Elle consiste à attendre l’adversaire et à compter sur un exploit de Cristiano Ronaldo ou Nani en contre. Ce sera suffisant pour tenir jusqu’au bout de la compétition. La France, battue en finale à domicile (1-0, après prolongation), en pleure encore. Cette rencontre, entre un bloc qui ne se fissure pas et des Bleus qui n’assument pas jusqu’au bout leur velléités offensives, a été pauvre.

La finale de la Ligue des champions entre le Real Madrid et l’Atlético Madrid, quelques semaines plus tôt, avait à peine été plus emballante. Il a fallu attendre la séance de tirs au but pour que la Casa Blanca domine son voisin (1-1, 5-3 t.a.b). En 2016, contrairement aux années précédentes, les équipes qui pratiquent un football de possession ont été moins efficaces dans les compétitions qui comptent. "Dans l’esprit oui, les équipes qui ont un style spectaculaire, qui sur ces dernières saisons ont porté cette étiquette n’ont pas eu les résultats espérés, confirme Florent Toniutti, auteur du blog ‘Les Chroniques Tactiques’. Elles n’étaient pas en assez bonne forme pour aller au bout." L’Espagne et l’Allemagne à l’Euro, le Barça et le Bayern en C1 : aucune n’a réussi à trouver son équilibre sur la durée alors qu’elles avaient dominé le monde du football ces cinq dernières années en pratiquant un football spectaculaire.

L’Euro a sans doute été le plus affecté par cette méforme. Son vainqueur, le Portugal, a mené en tout et pour tout 73 minutes sur l’ensemble de la compétition, soit en sept matches dont trois se sont joués en prolongation. Son finaliste, la France, a éliminé l’équipe la plus ambitieuse, l’Allemagne, sans avoir la possession du ballon (35% pour les Bleus). D’autres équipes pouvaient avoir la prétention de produire du jeu. Mais la Belgique, sortie en quart de finale par le pays de Galles (1-3), comme la Croatie n’ont pas réussi à être performantes.


"Zidane veut gagner, il n’a pas l’ambition de pratiquer un football précis"

Le spectacle a été minimaliste mais peu d’équipes avaient les moyens de faire plus. Le Portugal, malgré la qualité de ses joueurs offensifs, a réduit ses ambitions après une phase de poules chaotique. Tout un pays avait été dévasté en 2004 quand sa génération talentueuse s’était brisée en finale de l’Euro sur une Grèce repliée sur elle-même (1-0). Le sélectionneur portugais s’est peut-être inspiré des bourreaux de l’époque et a fait le choix de tout verrouiller. "Santos a estimé qu’il n’avait pas les moyens de jouer autrement, souligne Florent Toniutti. Il a adopté un système qui cherchait à faire déjouer l’adversaire et réduisait les prises de risque avec le ballon." Tant pis pour le spectacle, la méthode peut être efficace. Christophe Kuchly, auteur du livre à succès ‘Comment regarder un match de foot’ et contributeur sur ‘Les cahiers du football’ , détaille : "C’est plus facile de jouer en contre, de mettre en place un bloc défensif. La destruction est plus facile que la construction : récupérer le ballon, balancer loin devant et espérer une occasion."

Le constat est similaire dans le football de club. Ils sont peu nombreux à avoir les moyens, la qualité technique et les joueurs pour porter une philosophie de jeu spectaculaire. Sans tomber dans un système caricatural, la plupart se situe dans un entre-deux. L’Atlético, finaliste de la dernière Ligue des champions, "est plus à l’aise dans un football réactif", sur choix de Diego Simeone, souligne Christophe Kuchly. Il a tenté au début de la saison de pratiquer un football plus porté sur l’attaque. Mais son équipe "a perdu en solidité sans gagner en efficacité offensive."

Le Real Madrid de Zinedine Zidane pourrait être plus ambitieux dans son jeu, dans la grande tradition de spectacle cinq étoiles exigé par les dirigeants et socios. Mais "Zidane veut gagner, il n’a pas l’ambition de pratiquer un football précis”, constate Christophe Kuchly. “Quand on entraîne une telle équipe, avec un tel effectif, 70 à 80% des matches sont quasiment gagnés en motivant les joueurs. Il a souvent le ballon parce qu’il joue face à des adversaires plus faibles."


Le Ballon d’Or 1998 sait en revanche se montrer pragmatique quand il rencontre des adversaires qui le bousculent. "Contre l’Atlético, il conserve le ballon mais fait attention à ne pas aller dans les zones où ses adversaires l’attendent. Moins de joueurs vont se projeter et avec la qualité de ses attaquants, il peut compter sur un exploit", analyse Florent Toniutti. S’adapter pour gagner, l'entraîneur français l’a parfaitement réussi lors de sa campagne de Ligue des champions. A peine six mois après son intronisation, son équipe remportait la onzième C1 de son histoire. Mais là où le Real d’Ancelotti avait marqué 21 buts à partir des huitièmes pour rapporter la “Decima” (“dixième”) en 2014, celui de Zidane a mis, en tout et pour tout, neuf buts. C’est simple, son Real est le vainqueur le moins prolifique en phase finale depuis Manchester United en 2008, qui s’était contenté de sept buts après la phase de poules pour être sacré.

Pas la fin d’une mode mais un cycle

Est-ce pour autant la fin du football soyeux et chatoyant qui a mis l’Europe et le monde à ses pieds lors de ces dernières années ? Christophe Kuchly en est convaincu :  "Le jeu de possession n’est pas devenu obsolète. Le Barça de 2008-2009, dans le football actuel, aurait les mêmes résultats." La tendance n’est pas passée mais les équipes sont simplement moins performantes. "Il y a une histoire de cycle, ce n’est pas le football de possession en lui-même qui est moins bien qu’avant", détaille-t-il. Les équipes qui le pratiquent sont toujours là, mais leur projet de jeu n’est pas encore abouti, appuie encore Christophe Kuchly. "Affronter un bloc demande un jeu cohérent et beaucoup de travail. Les défenseurs sont toujours en supériorité numérique et les risques de s’exposer sont importants. Dès qu’une transmission est mauvaise, l’occasion concédée devient dangereuse car les joueurs adverses peuvent se retrouver en situation de face à face contre le gardien."

Le Manchester City de Pep Guardiola, par exemple, a été trop souvent puni pour ses volontés offensives ces dernières semaines. Au Barça, le Catalan tenait la triplette idéale dans le cœur du jeu avec Xavi, Iniesta et Busquets. Avec les Citizens, la qualité de son effectif est moindre et il doit s’adapter aux joueurs à sa disposition (Fernandinho n’est pas Busquets). Mais l’ancien coach du Bayern et du Barça n’a pas, pour autant, changé sa conception de ce sport. "Le foot se joue avec le ballon et j’aime que mes équipes l’aient, expliquait-il en décembre dans un entretien accordé à SFR Sport. J’ai toujours cru que, quand le ballon est loin de ton but, tu es plus en sécurité que quand il est dans la surface. Si je pensais que défendre à dix pendant 90 minutes dans ma surface me permettait de gagner des matches, je le ferais. Mais je n’y crois pas. Il y a d’autres managers qui le pensent." Ceux-là ont dominé 2016. Mais tant qu’il existera des Guardiola, le beau jeu n’aura pas dit son dernier mot.