L'oeil de Telefoot.fr - Comment la Coupe de France "m’a tuer"

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Moulins   Oeil de Téléfoot
Par Paul Giudici - Agence CReafeed|Ecrit pour TF1|2016-12-15T13:17:21.264Z, mis à jour 2016-12-15T13:22:27.629Z

Nouvelle notoriété, revenus exponentiels… Un beau parcours en Coupe de France entraîne souvent un changement de dimension pour les clubs amateurs. Ne pas savoir gérer ce tournant, c’est bien souvent s’effondrer.

C’est la face cachée de la magie de la Coupe de France. Plutôt celle qu’on découvre quelques semaines ou mois plus tard, loin de l’euphorie des exploits qui s’enchaînent. A chaque tour franchi, l’argent s'amasse. Souvent négligeables pour les clubs professionnels, ces sommes permettent aux amateurs de doubler, voire de tripler leur budget. Au point de se constituer des trésors de guerre. Entre les primes versées aux joueurs et au staff, les dépenses démesurées pour assouvir de nouvelles ambitions ou la mauvaise utilisation du pactole sous influence de gens mal intentionnés, la chute guette après l’exposition-éclair.

L’AS Moulins est l’un des derniers “Petit Poucet” a en avoir fait l’expérience. En 2014, alors en CFA (4e division), le club auvergnat avait réussi à se hisser en quarts de finale de la compétition, après avoir notamment éliminé Toulouse, club de Ligue 1, en seizièmes de finale. “Pourtant j’avais prévenu, rappelle Hervé Loubat entraîneur à l’époque. J’avais dit : ‘Attention à ne pas faire comme tous ces clubs qui avaient connu des épopées et s’étaient écroulés financièrement’. Mais en tant que salarié, je devais aussi rester à ma place et je n’avais pas de leçon à donner.”


Deux ans plus tard, en 2016, l’AS Moulins a encore connu le frisson d’un parcours réussi. Il s’arrêterait cette fois en 32es de finale, contre Niort (L2). Cette nouvelle aventure n’était qu’une façade. Déjà à l’époque, Loubat savait que la situation financière du club était dramatique. Moulins s’est retrouvé en cessation de paiement avant la fin de la saison. Les dirigeants et la Ville ont fini par conclure une fusion avec les voisins d’Yzeure. “Est-ce que c’est cette aventure (en 2014) qui a fait que le club a dû déposer le bilan ? s’interroge Grégory Rouchon, l’ancien capitaine. On ne peut pas trop le savoir. Il y avait déjà des difficultés financières. Force est de constater que des erreurs ont été commises.”

“Les dirigeants ont peut-être vu trop haut”

Selon Hervé Loubat, désormais à Angoulême, les Moulinois ont bel et bien été victime de leur succès. “L’année d’après, il fallait qu’on gagne la Coupe de France et qu’on soit champion en CFA. Sérieusement... se désole-t-il. Les gens étaient complètement perdus.” Après une épopée en Coupe, les attentes sont décuplées, la perception du grand public biaisée. “Par la suite, on était attendu partout où on allait jouer, se souvient Cédric Schille, gardien de Calais et finaliste de la Coupe de France en 2000. Ça a ses bons et ses mauvais côtés. Quand on perdait à domicile, nos supporters ne comprenaient pas, alors qu’on n’était que des amateurs et pas infaillibles.”

A Moulins, une grande partie de l’argent gagné l’année précédente a été investie dans le recrutement de nouveaux joueurs, afin de répondre aux nouvelles exigences du club. “Les dirigeants ont peut-être vu trop haut, convient Rouchon. Beaucoup de joueurs de l’extérieur étaient arrivés pour renforcer l’effectif. On avait eu aussi pas mal de départs. Former un groupe prend beaucoup de temps.” “On avait trop recruté, abonde Loubat. Il y avait une pression folle. Il fallait mettre les moyens. Dans les comités directeurs des clubs, il y en a qui ne connaissent rien au foot. Au final, on se retrouve avec trois attaquants de même niveau qu’on a payé trop cher. Et ça crée des tensions…”

L’utilisation de la manne financière due à la Coupe de France est déterminante après un exploit. A partir des huitièmes de finale, chaque tour franchi représente des centaines de milliers d’euros. Jusqu’à frôler, en cas de victoire finale, les deux millions d’euros de gain. Il faut ajouter à cette somme les revenus de la billetterie. Chaque club a droit à 50% de la recette après chaque match. En général, les clubs pros laissent leur part aux amateurs. Les montants ont de quoi étourdir pour des clubs de quatrième ou cinquième division, où le budget moyen tourne, en moyenne, autour des 500.000 euros.

“Sur le coup, les côtés négatifs n’existent pas”

En 2000, Calais avait ainsi empoché 12 millions de francs (environ 2,3 M€ en valeur constante). Cela avait permis d’éponger les dettes, de payer les joueurs et le staff et de préparer la suite. “Les fonds emmagasinés nous avaient servi à faire des aménagements et constituer des réserves qui ont duré trois ans”, se remémore Michel Auray, ancien président de Carquefou, qui avait atteint les quarts de finale de la Coupe de France en 2008. Tout le contraire du Stade olympique Chambéry (SOC), tombé dans la folie des grandeurs après son parcours en 2011, quand le club avait éliminé trois équipes de Ligue 1. “Sur le coup, les côtés négatifs n’existent pas, explique Davy Billoudet, joueur à Chambéry et seul rescapé de l’aventure. Tout le monde est beau, tout le monde est gentil.”


La gestion précaire du club savoyard, d’abord interdit de monter en CFA en 2011, a conduit à une liquidation en 2015. C’est l’un des revers de la Coupe chez les amateurs. Le train de vie change. On dépense sans trop faire attention. De toute façon, se dit-on, les sponsors vont suivre, les subventions forcément augmenter… Ou pas. “Il y a beaucoup d’euphorie après un parcours en Coupe de France, assure David Chambert, président du Chambéry Savoie Football, né sur les cendres du SOC. Les clubs amateurs ont dû mal à pérenniser ça. C’est peut-être dû à l’appel des sirènes, je ne sais pas… C’est un énorme gâchis.”

“On n’est pas préparé à cela, pas assez épaulé…”

Le nouveau club de Chambéry a été recréé en avril 2015, sur des bases saines. Les équipes séniors ont pu repartir, mais deux échelons plus bas qu’avant le dépôt de bilan. Le budget est, lui, de 250.000 euros. A l’époque de l’effondrement du SOC, David Chambert n’était que bénévole. Il trouve des circonstances atténuantes à ses prédécesseurs. “Il s’est dit un peu tout et n’importe quoi, rappelle-t-il. C’est vrai qu’il y avait des sollicitations qui arrivaient d’un peu tous les côtés. Il faut être bien entouré, s’appuyer sur des gens compétents. Quand on est simple bénévole ou amateur, ce n’est pas simple, la gestion d’un club. On n’est pas préparé à cela, pas assez épaulé.

A Carquefou, Michel Auray a vu l’environnement autour de son club changer. Carquefou, c’est la sensation de 2008 : les petits amateurs de CFA 2 (5e division) ont éliminé l’Olympique de Marseille et ont attendu le Paris-SG en quarts de finale pour craquer. L’USJA a même fini par accéder au championnat de National en 2012. “C’est compliqué, l’après Coupe de France, assure l’ancien président. Plus on monte, plus il faut de finances, plus on est pollué par les agents. Dès la CFA, tous ces charognards étaient là. On est tombé dans tout ce qu’on pouvait vomir. Après, ce n’était plus marrant. On fait ça par passion en tant que bénévole. Et c’est pollué par des gens sans foi ni loi.” Nouveau statut, nouvelle notoriété, nouveaux moyens financiers, nouvelles galères. Quand le Petit Poucet est encouragé à devenir Grand, le conte devient souvent cruel pour les personnages fragiles.