L'oeil de Téléfoot - Troyes, le beau jeu... mais pas que

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Oeil de Téléfoot TROYES
Par CReaFeed - Ilyes Ramdani|Ecrit pour TF1|2017-11-03T11:15:18.515Z, mis à jour 2017-11-03T11:15:20.904Z

Connu pour son jeu offensif et spectaculaire, l'ESTAC n'est plus dirigée par Jean-Marc Furlan mais par Jean-Louis Garcia. Lequel a entrepris, pour éviter le spectre d'une nouvelle relégation, d'ajouter à l'arc troyen les cordes de la rigueur défensive et de la solidarité. Sans tourner le dos au passé et à l'identité du club.

Dans l'imaginaire collectif du football français, Troyes est associé à deux idées reçues : l'ascenseur, pour la tendance récurrente du club à monter en L1 puis redescendre en L2, et le beau jeu. Dans l'élite comme en deuxième division, l'ESTAC a construit sa réputation sur une esthétique du jeu, un tempérament offensif et la visibilité de quelques joueurs de ballon. Cela l'a parfois mené à sa perte, puisque le club aubois n'a jamais réussi à rendre efficace ce style dans l'élite en dehors de deux septièmes places au début des années 2000.

Mais les temps évoluent et l'ESTAC a changé, au moins d'entraîneur : Jean-Marc Furlan, parangon du beau jeu, a laissé sa place à Jean-Louis Garcia, au projet quelque peu différent. Le technicien varois a réussi le premier objectif – la remontée en L1 – mais il lui reste un second à atteindre, le plus difficile : pérenniser Troyes au plus haut-niveau sans renier son ADN.

Car les deux passages de Furlan en Champagne, entre 2004 et 2007 puis entre 2010 et 2015, ont bien scellé, dans l'identité du club, cette affection pour un jeu léché et spectaculaire, malgré les prises de risque. "Depuis plusieurs saisons, en L1 ou en L2, l'ESTAC a l'image d'une équipe joueuse, composée de joueurs qui permettent d'avoir et de garder le ballon", confirme Jean-Louis Garcia, l'actuel entraîneur troyen. Lequel reconnaît à Furlan la paternité de cette réputation : "Mon prédécesseur était l'adepte d'une certaine qualité de jeu, il était très attaché à cela."

Une pelouse bichonnée, des joueurs techniques plébiscités

L'héritage existe à toutes les échelles du club. L'ESTAC accorde par exemple une attention toute particulière à l'état de la pelouse du stade de l'Aube. Parce qu'il est évidemment plus facile de bien jouer au football sur un pré de qualité. C'est ce qu'a exprimé Pascal Dupraz, l'entraîneur de Toulouse, après un match de son équipe à Troyes (0-0) début septembre. "La pelouse de Troyes, c'est du caviar, a salué le Savoyard. Le responsable des espaces verts de la communauté de communes de Toulouse devrait venir faire un tour ici !"

Il y a aussi, à Troyes, des individualités qui permettent de perpétuer ce legs. A commencer par le plus emblématique, Benjamin Nivet. A 40 ans, le milieu de terrain est encore le maître à jouer de son équipe. "C'est mon Iniesta à moi, s'enflamme même Garcia. Quand le président (Daniel Masoni, ndlr) m'a appelé pour signer à Troyes, je lui ai directement demandé 'Est-ce que Nivet continue ?'. C'était ma priorité absolue." A ses côtés, des profils comme ceux de Stéphane Darbion, Fabien Camus ou Chaouki Ben Saada favorisent aussi la possession de balle et le redoublement de passes.

L'esthète Furlan avait aussi de l'impact au-delà de son équipe première. L'ensemble des strates du club s'est imprégné de ses idéaux technico-tactiques. Anthonin Baz, aujourd'hui au Red Star, a été éducateur au centre de préformation du club entre 2013 et 2016, finissant même par intégrer le staff pro en qualité de traducteur. "Il y avait un vrai projet de formation à l'échelle du club, raconte-t-il. On retrouvait une vraie identité ESTAC. Et Furlan inculquait à ses joueurs sa philosophie, sa manière de voir le football."

La crainte d'un nouvel aller-retour en L2

Mais Furlan a fini par échouer, avec un effectif visiblement trop faible pour la Ligue 1. Et une saison 2015-2016 cauchemardesque, bouclée par une vingtième place, 18 petits points inscrits et 83 buts encaissés. Alors, pour rêver à nouveau de Ligue 1 sans cauchemarder, les dirigeants aubois ont fait, avec Jean-Louis Garcia, le choix d'une évolution plus que d'une révolution. Passé par les clubs de Cannes et Monaco, à l'époque réputés pour leur beau jeu, l'ancien gardien de but a surtout été champion de France avec Nantes en 1995. Sous l'égide d'un certain Coco Suaudeau, modèle de technicien offensif.

Ce recrutement est une façon d'assurer un minimum de continuité avec le passé. "A mon arrivée, j'ai essayé de m'appuyer sur ce jeu technique, éclaire Garcia, avec une qualité de passe intéressante, un mouvement permanent dans l'équipe." Mais il a aussi tracé, au fil du temps, sa propre route, marquant de nettes différences avec ses prédécesseurs, à commencer par Jean-Marc Furlan. "La venue de Garcia a modifié le style de jeu troyen, juge Anthonin Baz, fidèle observateur de l'ESTAC. C'est un jeu plus direct, moins basé sur les attaques placées et la maîtrise du ballon. Aujourd'hui, l'ESTAC n'a que 40% de possession, à l'époque de Furlan en L2 c'était 60%."

S'il se défend d'avoir renié l'ADN du club, Jean-Louis Garcia assume avoir apposé sa patte. "C'est une équipe qui n'avait pas forcément le goût de l'effort, qui n'aimait pas toujours récupérer le ballon ensemble, estime-t-il. J'ai essayé d'apporter plusieurs cordes à l'arc des joueurs, pour leur permettre de ne pas être doué seulement avec le ballon." Sans crainte de déplaire à des supporters habitués au spectacle d'une équipe joueuse : "Je ne me préoccupais pas de ce que pouvait penser le public, assume Garcia. Ils sortaient d'une saison où ils avaient pris 83 buts. Qui prend du plaisir quand il finit une saison avec 18 points ? Je suis un compétiteur et ma priorité à mon arrivée, c'était de gagner des matches."

La patte Garcia, le combat et l'organisation en plus

Gagner en pratiquant du jeu, précise-t-il toutefois rapidement. De fait, Garcia n'a pas opéré de virage à 180 degrés depuis son arrivée. Troyes recrute toujours des joueurs de ballon, à l'instar du jeune Saïf-Eddine Khaoui arrivé cet été en prêt, en provenance de l'OM. Troyes marque toujours beaucoup de buts : 59 en 2016-2017. Et Troyes s'offre toujours quelques victoires spectaculaires, comme celle acquise à Nice (1-2) le 11 août dernier, avec une qualité de jeu et une organisation saluées jusqu'à Lucien Favre, l'entraîneur du Gym. "A Nice, on a gagné sans gros gabarit mais avec de très bons footballeur", résume l'entraîneur, pas peu fier de son coup.

Mais de virage, il est quand même question. "Il faut parfois changer son fusil d'épaule, abandonner la possession, éclaire-t-il. Et puis, je n'aime pas quand ça joue à la baballe, à 2 à l'heure, sans changement de rythme ni accélération. Le beau jeu, pour moi, c'est aussi ça : apporter les bonnes réponses à une situation donnée, savoir s'adapter selon le moment." Traduction : avec Garcia le pragmatique, l'ESTAC saura aussi bétonner, agir en contres et faire le dos rond quand il y sera contraint. Parce que c'est, estime-t-il, le meilleur moyen de grappiller des points et de se maintenir en Ligue 1.

Bien décidé à durer à Troyes, Garcia ne tourne donc pas le dos à l'héritage de beau jeu qui est le sien. Mais il veut simplement en redéfinir les contours. "Le beau jeu, c'est le jeu qui gagne, résume-t-il. J'aimerais qu'on retienne de l'ESTAC que c'est une équipe agréable à voir jouer, difficile à manœuvrer et intelligente dans son organisation. Du jeu, du combat et de l'organisation." Sa méthode, associée à la poigne d'un entraîneur reconnu comme un meneur d'hommes, fonctionne pour le moment. Et peut-être que, dans cinq ou dix ans, on retiendra de Garcia qu'il a été celui qui ajouta à l'ADN de Troyes sa rigueur et son sens du collectif.