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L'oeil de Téléfoot - Amiens, comment le phare du football picard a fini par accéder à la Ligue 1

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Amiens L1   Oeil de Téléfoot
Par CReaFeed - Luc MAGOUTIER|Ecrit pour TF1|2017-06-23T11:31:34.657Z, mis à jour 2017-06-28T15:22:49.689Z

L’accession de l’Amiens SC à la Ligue 1 est une revanche sur sa propre histoire et celle de sa région, la Picardie, qui n’avait jamais connu l’élite jusqu’ici. Cette histoire remonte aux racines du professionnalisme en France, en 1932.

Le capitaine Thomas Monconduit se prépare à tirer un ultime coup franc dans le temps additionnel. Accroché à Reims (1-1), son club, Amiens, voit s'envoler son rêve de rejoindre la Ligue 1 pour la première fois de son histoire. Sur le banc, son entraîneur, Christophe Pélissier, est furieux. "J'avais entendu le quatrième arbitre dire au central : ‘Après le coup franc, tu siffles la fin’", se remémore-t-il pour le Courrier Picard. Dans les tribunes, le président Bernard Joannin est debout, immobile, le regard inquiet. Monconduit s'élance enfin. Son centre file au second poteau sur Manzala qui remet le ballon comme il peut au point de penalty. Le défenseur Oualid El-Hajjam gagne son duel aérien face au rémois Jaba Kankava. Avec un peu de réussite, sa tête atterrit sur Emmanuel Bourgaud, qui ne se pose aucune question et trompe Johann Carrasso d'une frappe sèche du droit.


Le kop amiénois explose d'une joie indescriptible alors que joueurs et entraîneurs se sautent dans les bras. Grâce à cette victoire (1-2), Amiens a vaincu une malédiction qui l'accompagne depuis les débuts du football professionnel, en 1932. L'ASC, qui était pourtant promu du National, cette saison en Ligue 2, se retrouve enfin dans l'élite du football français. La Picardie n'avait jamais réussi à placer un de ses représentants en Ligue 1. Elle y parvient avec la formation amiénoise quelques mois après la fusion de la région avec le Nord-Pas-de-Calais dans le nouvel ensemble nommé les "Hauts-de-France". L'un des meilleurs clubs de l'entre-deux guerres prend ainsi sa revanche sur son histoire tourmentée.


"C'est un moment extraordinaire, jubile après le match face à Reims le président Bernard Joannin qui a repris le club au printemps 2009. En début de saison, notre ambition était le maintien, et on est en Ligue 1. Le football, c'est une pièce de théâtre. La dramatique a été extraordinaire." Les scènes d'allégresse sont pourtant rares à Amiens. Pour se souvenir d'un temps glorieux, il faut retourner à la qualification pour la finale de la Coupe de France en 2001 (perdue aux tirs au but contre Strasbourg) et surtout… aux années 1920. À cette époque où les équipes sont encore amateurs, Amiens fait encore partie des dix meilleurs clubs nationaux. Une formation capable de terminer vice-champion de France en 1927 et de fournir de nombreux joueurs à l'équipe de France comme le défenseur Urbain Wallet (21 sélections), le milieu Célestin Delmer (11 sélections, dont 6 sous le maillot amiénois) ou l'ailier Ernest Libérati (19 sélections dont 11 sous le maillot d’Angers, 4 buts).


Un événement va pourtant tout bouleverser. En 1932, le football français devient professionnel. Les dirigeants amiénois vont alors réaliser une erreur majeure. Ils décident de rester dans le monde amateur.Amiens a sans doute raté le coche, estime Didier Braun, ancien journaliste à l’Équipe, historien du football et grand connaisseur du football picard. Les dirigeants ont refusé le passage au professionnalisme pour des raisons idéologiques. Ils étaient des notables amiénois qui étaient sans doute opposés au sport professionnel”. Problème, dans le très relevé Championnat du Nord, les rivaux d’Amiens comme le Racing Club de Roubaix ou l’Olympique Lillois acceptent ce changement de statut.

"Il n'y a pas eu quelqu'un d'aussi entreprenant qu'un Guy Roux à Auxerre"

"Amiens ne s'est pas retrouvé dans la même catégorie et ça a été une barrière pour le développement du football picard, poursuit Didier Braun dont le père et le grand-père ont joué dans la formation amiénoise. La première année, plusieurs joueurs importants comme Libérati ou Delmer sont devenus professionnels… mais ailleurs ! Ils sont partis jouer au SC Fives et à Roubaix. Amiens est passé professionnel l'année d'après, mais en deuxième division. Le train était déjà passé." Il faudra attendre plus de 80 ans pour voir un club picard en première division nationale. En attendant, Amiens passera 38 saisons en deuxième division et 18 en troisième division.


Avec sa victoire arrachée sur le terrain de Reims, Amiens a en quelque sorte réparé une erreur historique. La Picardie restait la seule région - avec l’Auvergne - à n'avoir placé aucune formation en Ligue 1. Mais au contraire de la région centrale plus tournée vers le rugby grâce notamment à Clermont, champion de France 2017, les terres picardes sont de vraies terres de foot. "Historiquement, c’est une anomalie, estime Didier Braun. Pourquoi des clubs qui étaient moins dans le foot qu’Amiens comme Auxerre, Laval, Dijon ou Guingamp y sont arrivés plus tôt ?" Amiens n'a jamais rencontré la personnalité qui aurait pu l'amener au plus haut niveau, suggère lui-même Didier Braun. "Il n’y a pas eu là-bas quelqu'un d'aussi entreprenant qu'un Guy Roux à Auxerre, un Michel Le Millinaire à Laval ou un Noël Le Graët à Guingamp. Ce sont des personnalités qui ont pu amener leur club à un niveau anormalement élevé par rapport à ce qu'est leur ville."


Cet homme providentiel, Amiens l'a peut-être trouvé avec son entraîneur Christophe Pelissier. L'ancien de Luzenac a permis en deux ans aux Amiénois de passer de National en Ligue 1 pour ainsi marquer l'histoire du football picard.


Même hors de l'élite, l'Amiens AC a toujours été le phare du football picard. Cette suprématie régionale s'explique en partie par le manque de véritables concurrents autour de lui. Abbeville a pu, par moments, lui faire de l'ombre. Mais le Sporting Club Abbeville était souvent composé de joueurs qui avaient échoué à Amiens. Beauvais a également contesté cette domination. Les Beauvaisiens sont promis à la montée en Ligue 1 en 2001-2002, en passant plus de la moitié de la saison sur le podium, mais l'équipe de Jacky Bonnevay (trophée UNFP du meilleur entraîneur de L2) échoue à la septième place. L'ASBO ne s'est pourtant jamais remis de sa descente en National en 2003 et végète depuis 2013 entre la CFA et la CFA 2. Depuis, l'équipe amiénoise s'est vite retrouvée à porter seule les couleurs picardes au plus haut niveau. Une nouvelle fois.


"C'est un élément qui a joué dans l’identité du football picard et amiénois, acquiesce Didier Braun. La région picarde est écartelée entre la région nord et la région parisienne. La Ligue de Picardie a été elle-même une construction artificielle. Quand j'étais gamin, le football picard, c'était le football du département de la Somme. Par exemple, les équipes de l'Aisne comme Soissons ou Chauny se retrouvaient dans la ligue du nord-est avec les clubs de Champagne."


Cette accession parmi l’élite n’était pas forcément programmée au début de la saison où l’objectif principal était le maintien. Quelques doutes entourent encore cette trajectoire météorique. “Le club a besoin de se structurer de manière plus importante”, indique Didier Braun. Dès février dernier, le président Bernard Joannin anticipait les risques d’une progression trop rapide vers la Ligue 1. "Les clubs qui ont échoué, on peut donner l’exemple d’Arles-Avignon (...) n'ont peut-être pas accompagné leur développement sportif d'un développement des structures, analyse-t-il pour le magazine So Foot. Je pense que les choses doivent se faire parallèlement. Une partie des gains et des droits télé qui nous sont attribués par les montées doit être occupée à améliorer le fonctionnement."


Le choix de la prudence

D'autres problèmes émergent. Les clubs du RC Lens et du FC Lorient ont envoyé une lettre de réclamation pour faire invalider la montée du club. Le club picard n'aurait pas respecté l'interdiction d'avoir un agent de joueurs comme actionnaire et dirigeant. La plainte vise John Williams, agent de profession, et actionnaire de l'Amiens SC à hauteur de 0,12%. À cela s'ajoute le problème d’un stade en rénovation pendant une bonne partie de la saison et la fuite possible des talents qui ont permis au club de monter en Ligue 1. Pour Christophe Pelissier, l'objectif de cette intersaison pour rester le phare du football picard au plus haut-niveau est "de garder l'ossature de l’équipe et d’ajouter au minimum quatre à cinq joueurs expérimentés en Ligue 1", confie-t-il au Courrier Picard.


Cette volonté s'inscrit dans les pas de clubs comme Angers il y a deux ans ou Metz cette saison qui ont fait le choix d'une continuité alliée à l'ajout d'éléments d'expérience. Une philosophie mesurée qui s'inscrit parfaitement dans la tradition locale. "C’est un peu dans la nature picarde d’être prudent, se marre Didier Braun. Pour la saison prochaine, il faut la jouer plus que prudent comme Guy Roux le faisait chaque année à Auxerre." L'histoire de la formation amiénoise incite à cette modération. Pour qu'Amiens fasse briller le football picard plus qu'une année au plus haut-niveau. Premier rendez-vous, le 5 août au Parc des Princes pour défier le Paris Saint-Germain.