Comme Modeste, ces attaquants français ont explosé à l’étranger

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Anthony Modeste   FC Cologne Oeil de Téléfoot
Par Paul Giudici - Agence CReafeed|Ecrit pour TF1|2016-11-08T15:16:11.335Z, mis à jour 2016-11-08T15:17:03.555Z

Manque de travail, de confiance de l’entraîneur, de réussite… Nombre d’attaquants qui se retrouvent dans une situation d’impasse en France n’hésitent pas à tenter un nouveau départ à l’étranger. Anthony Modeste (Cologne), actuel meilleur buteur européen, est l’homme qui incarne ces drôles d’itinéraires.

Anthony Modeste a de la marge. L’attaquant du FC Cologne s’est permis de manquer un penalty contre Hambourg dimanche dernier… avant d’inscrire un triplé dans la foulée (3-0). Avec onze réalisations en neuf journées de Bundesliga, le Français s’est installé en haut du classement des buteurs. En trente ans, le championnat d’Allemagne n’avait jamais connu un tel score, sauf une fois. C’était l’an dernier. Robert Lewandowski (Bayern Munich) avait marqué une fois de plus au même stade de la saison. Ce précédent permet de mesurer la performance de l’ancien Bastiais (2012-2013). Lui qui n’a jamais su s’imposer à Bordeaux entre 2010 et 2012 évolue désormais à un niveau insoupçonné jusque-là. Son cas n’est pas isolé. Peu considérés, en mal de temps de jeu ou inconstants, d’autres attaquants avant lui ont choisi l’exil, avec réussite. Gameiro et Bakambu en Espgane, Théréau en Italie ou Haller aux Pays-Bas sont autant d’exemples récents.

Pour l’instant, personne ne fait mieux qu’Anthony Modeste en Europe. Parmi les cinq grands Championnats, seuls Edinson Cavani avec Paris et Edin Dzeko avec la Roma, dix buts chacun, parviennent vaguement à le suivre. Cela ne durera peut-être pas. Mais le niveau de performance de Modeste prend racine dans une nouvelle façon de travailler son football. Depuis son départ de la Ligue 1 en 2013, le Français semble s’épanouir, d’abord à Hoffenheim (2013-2015) puis à Cologne. Deux mois après son arrivée en Allemagne, il s’était confié sur les différences de culture entre les deux pays à Sud-Ouest. « En Allemagne on joue pour gagner, alors qu'en France on joue pour ne pas perdre, avec des défenses beaucoup plus resserrées, estimait-il. C'est une question de mentalité. Quand vous êtes attaquant, c'est une chance de pouvoir évoluer dans un tel contexte. C'est pour cela que je suis venu ici. »

 « C’est beaucoup plus ouvert que dans le championnat de France, confirme Louis Saha, auteur de plus de cent buts en Angleterre de 2000 à 2013 et qui s’occupe désormais de la plateforme Axis Stars, créée pour offrir des solutions et conseils aux sportifs de haut niveau. Cela permet à des attaquants de mieux s’exprimer. En France, il y a un esprit plus tactique alors qu’en Allemagne ou Angleterre, ça va plus rapidement devant. » L’ancien international français (20 sélections) a effectué la majeure partie de sa carrière en Premier League, notamment à Manchester United (2004-2008). Il sait de quoi il parle. « Partir est la meilleure chose que j’aie pu faire, assure-t-il. En France, ça va faire un peu cliché, mais on cherche à formater des joueurs. On crée des clones. C’est très dur de s’exprimer. La France représente quelque chose de très sécuritaire, basé sur les résultats. Il ne faut pas perdre. Alors qu’en Angleterre, il faut produire du jeu afin que le stade soit rempli. C’est un risque que les Anglais sont prêts à prendre. »


Saha : 'J'y pense'


Alain Boghossian : « Certains n’avaient peut-être pas pris conscience en France qu’il fallait donner plus »

David Bellion a débuté sa carrière professionnelle en Premier League, d’abord à Sunderland (2001-2003) puis à Manchester United entre 2003 et 2006. Il insiste aussi sur la notion de plaisir. « En France, tout est plus axé sur la tactique, avec des entraînements complexes, explique l’ancien Mancunien, désormais chargé du développement du club au Red Star. En Angleterre, il y a ce côté fighting spirit, un peu bazar organisé. On se fait plaisir instinctivement. En tant qu’attaquant c’est bien plus agréable. C’était une évidence pour moi en tout cas. On nous accordait une certaine folie. »

Les différentes cultures ou les largesses des défenses adverses dans les autres championnats ne suffisent pas à expliquer ce phénomène. Surtout en Serie A, une des ligues réputées les plus défensives d’Europe. Cyril Théréau demeure méconnu en France. A trente-trois ans, l’attaquant passé par Angers (2004-2006) a réalisé l’essentiel de sa carrière à l’étranger. Notamment en Italie, depuis 2010. Sans être le fuoriclasse adulé des tifosi, l’Ardéchois s’est imposé comme une valeur sûre. « En Italie, chaque équipe a cinq attaquants, tous susceptibles de jouer, confiait-il à So Foot en février 2012. Il y a toujours une certaine concurrence. Si tu rates un ou deux matches et qu’il y a un joueur de prêt de l’autre côté, tu peux perdre ta place. Rien n’est acquis, c’est différent de la Belgique où il n’y avait pas de pression car j’étais sûr de jouer le dimanche. » Le Français s’accommode de cette émulation. Avec le Chievo Vérone (2010-2014) puis à l’Udinese, Théréau dispute depuis cinq ans sa trentaine de matches par saison et inscrit en moyenne une dizaine de buts. Il en est déjà à quatre après huit rencontres effectuées.

C’est comme si, à l’étranger, ces joueurs arrivaient à franchir le cap qui les bloquait en France. Loin de chez eux, de leur confort, ils parviennent à se mettre en danger, à se transcender. Travailler plus en somme. « Je pense qu’ils ont des devoirs à l’étranger, appuie Alain Boghossian, qui a connu ses plus belles années en Italie, notamment à Parme (1998-2002). Si vous n’êtes pas bon à l’étranger, vous n’avez aucune chance de percer.
On va d’abord faire jouer un joueur du pays. Certains n’avaient peut-être pas pris conscience en France qu’il fallait donner plus. Parfois le garçon est suffisant à cause de l’entourage ou autre. Après vous avez brûlé un joker. Quand il part à l’étranger, c’est une deuxième chance. Il est livré à lui-même. Il doit se bouger. »

Anthony Modeste : « En Allemagne, il a fallu que je me mette au diapason »

C’est le sentiment que laissait transparaître Anthony Modeste, dans une interview accordée à Sport 24 en avril 2014 : « En Allemagne, la culture veut d’être toujours à 200%. Il a fallu que je me mette au diapason. Ici, l’entraîneur me demande de presser tout le temps et je me sens capable de le faire alors que lorsque j’évoluais en France, j’en aurais été incapable. Cela veut dire que j’ai franchi un cap sur le plan physique. »

La confiance est un autre facteur-clé. Elle est la condition sine qua none pour qu’un attaquant s’épanouisse. Barré au Paris-SG par Zlatan Ibrahimovic, Kevin Gameiro s’apprêtait à devenir numéro trois dans la hiérarchie après la signature d’Edinson Cavani en 2013. « Je pense avoir été suffisamment patient, assurait-il à Onze mondial en juillet 2015. J’ai connu une dernière année difficile même s’il y a eu de bons moments. Ce n’était pas évident, mais je me devais de partir. » L’ancien Lorientais a quitté le champion de France et préféré s’engager avec le Séville FC, alors neuvième du dernier exercice en Liga. La suite est connue. Gameiro et le club andalou remportent trois Ligue Europa en trois ans. Transféré à l’Atlético de Madrid cet été, l’attaquant finira même par être rappelé en équipe de France en septembre 2016, cinq ans après sa dernière convocation.


« Il avait certainement dû prendre des infos avant de faire son choix, pense Boghossian. Le football espagnol est peut-être plus plaisant en tant qu’attaquant. On a plus d’occasions. Il y a tactiquement un peu moins d’application, un peu de laisser-aller des défenses… » « Surtout, quand quelqu’un a déjà réussi une fois, il peut le refaire, promet Bellion, ancien coéquipier de Modeste à Bordeaux (2010 à 2012). Pour Anthony, certains choix d’entraîneurs ont fait qu’il est parti à Bastia. Là-bas, il a prouvé (15 buts en L1 en 2012-2013). L’entraîneur (Frédéric Hantz) l’appréciait. Ça te met dans de bonnes conditions. Quand cela a été mon cas, je me sentais bien, plus en confiance. » L’exemple de Modeste vaut aussi pour Gameiro. Débarqué au Paris-SG en 2011 juste avant l’arrivée de QSI, l’ancien Strasbourgeois sortait d’une saison à vingt-deux buts en L1 à Lorient. En Espagne, le Français a retrouvé, en même temps que la confiance, les standards qui étaient les siens en L1.

Parfois, l’explosion a lieu dans un championnat moins relevé. Champion d’Europe des moins de 19 ans en 2010 avec Antoine Griezmann, Cédric Bakambu a quitté Sochaux en 2014 pour Bursaspor, où il a marqué à treize reprises en Süper Lig. Après une saison en Turquie, il a rebondi à Villarreal, avec qui il a été performant en Liga et en Ligue Europa (22 buts toutes compétitions confondues). « Il y a toujours des joueurs qui passent à travers les mailles du filet, dédramatise Boghossian. Soit parce qu’on ne les a peut-être pas utilisés dans un bon registre, soit parce qu’on ne les a pas suffisamment regardés. Ça peut aussi être l’erreur de l’entraîneur. Ça arrive. »

Après des débuts intéressants en Ligue 2 avec Auxerre, Sébastien Haller a lui vu son temps de jeu s’étioler lors de la première partie de saison 2014-2015, sous les ordres de Jean-Luc Vannuchi. De quoi le pousser à tenter sa chance aux Pays-Bas. « Je n'étais pas vraiment prêt à aller à Utrecht à ce moment-là, ce n'était pas mon objectif, confiait-il à LCI en janvier 2016Mais compte tenu de ma situation à Auxerre, j'ai pris la décision d'aller voir ailleurs au mois de décembre, pour découvrir un nouveau challenge. C'était une nouvelle aventure, un nouveau départ, un défi. » Le pari est gagnant pour l’instant. Depuis son arrivée, son ratio est supérieur à un but tous les deux matches. Courtisé en Angleterre cet été, l’international Espoirs faisait l’objet d’une offre de huit millions d’euros de la part de la Lazio Rome pour selon le Corriere dello Sport. Anthony Modeste vaut déjà davantage. C’est tout le paradoxe des attaquants français non retenus. Il leur faut peu de temps pour devenir quasiment inabordables pour des clubs de L1.