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Pourquoi les arbitres laissent les autres commenter leurs prestations dans les médias

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Clément Turpin   Arbitre oeil de téléfoot
Par Paul Giudici et Nick Carvalho - Agence CReafeed|Ecrit pour TF1|2016-11-03T11:40:50.075Z, mis à jour 2016-11-03T11:40:59.492Z

Acteurs essentiels du football, les arbitres ne prennent presque jamais la parole dans les médias. Cette rareté, décrétée par la Fédération, s’explique par une volonté de ne pas entretenir les polémiques. Elles pourraient souvent les stopper.

Qu’importe qu’elles soient bonnes ou mauvaises. Chaque week-end de Championnat ou presque, les décisions arbitrales sont décortiquées. Joueurs, entraîneurs, présidents, consultants mais aussi supporters y vont de leur petit commentaire sur la prestation du « directeur de jeu ». Souvent, ça siffle. Dernier exemple en date parmi tant d’autres, Pascal Dupraz s’est senti floué d’un penalty dans le temps additionnel contre Lyon (1-2), samedi 29 octobre. « C'est très difficile d'être arbitre, mais c'est aussi très difficile d'être entraîneur et là, j'ai un peu de mal à me contenir, avait lâché le technicien toulousain. J'ai l'impression qu'il y a deux poids deux mesures. » Tout le monde a son mot à dire quand un coup de sifflet devient un fait de jeu majeur d’une rencontre. Sauf les principaux intéressés : les arbitres. Leurs apparitions médiatiques demeurent rarissimes.

Les arbitres ne se sont pas passés le mot pour laisser les autres parler. C’est une volonté de la Direction technique de l’arbitrage (DTA), qui dépend de la Fédération française de football (FFF). Quand prises de parole il y a, elles sont calibrées, étudiées en amont, comme des exceptions qui confirment la règle. L’explication officielle évoque le devoir de réserve lié à la fonction et un refus méthodique d’entretenir la polémique« S’ils ne s’expriment pas, c’est parce qu’ils n’ont pas l’autorisation de le faire, assure l’ancien sifflet international Bruno Derrien. Je ne me l’explique pas. »

Ce silence détonne dans le milieu du foot, soumis aux commentaires et aux critiques depuis qu’il passionne les foules. Ce phénomène est amplifié par l’omniprésence des réseaux sociaux. Il nourrit une forme d’incompréhension envers le corps arbitral, sinon de rejet. Pour le grand public, l’arbitre reste cet individu à la posture droite, venant brandir son carton de manière autoritaire, capable de décréter ou non, après un duel d’une fraction de seconde, s’il y a penalty ou contact naturel dans le jeu. Il se forge une opinion en direct, sans avoir vu plusieurs ralentis à la télé. Il lui arrive de faire basculer des rencontres. Un mauvais coup de sifflet - sur une centaine en moyenne par match - et le voilà au cœur des débats pour de longues heures voire quelques jours.

Bruno Derrien : « Reconnaître son erreur, cela fait partie de la grandeur d’un arbitre »

Ceux qui prennent la parole dans les médias le font après autorisation de leurs supérieurs. La semaine dernière, à l’occasion des journées de l’arbitrage (du 25 au 31 octobre), les équipes de l’émission Stade 2 ont pu suivre Clément Turpin lors du seizième de finale de Coupe de la Ligue entre Rennes et Lorient (3-2). Cette présence à l’antenne a été décidée pour humaniser la profession. « Il faudrait faire preuve de pédagogie, sans pour autant tomber dans les conférences de presse après chaque match, estime Derrien. Mais lors de situations importantes, il serait intéressant d’expliquer le pourquoi du comment. Quand l’arbitre a pris la bonne décision, c’est forcément plus facile. Quand il en a pris une mauvaise, il faut expliquer les raisons pour lesquelles c’est arrivé : un problème de placement, d’angle... Si les arbitres prenaient plus la parole sur leurs difficultés, elles seraient mieux comprises du public. Reconnaître son erreur, cela fait partie de la grandeur d’un arbitre. »

Autre exemple : Olivier Thual. L’arbitre avait expulsé Mario Balotelli lors de Nice-Lorient (2-1, le 2 octobre). L’Italien avait reçu un second avertissement après un échange verbal avec le Lorientais Steven Moreira. L’officiel avait mal interprété leur attitude corporelle, estimant que les deux joueurs voulaient se mesurer physiquement. Sa décision n’avait pas été la bonne. Il avait été vivement critiqué sur les réseaux sociaux, accusé notamment de vouloir « se payer » la star italienne. Super Mario a finalement été blanchi, grâce notamment au rapport de l’arbitre. Il était revenu sur cet épisode, mi-octobre dans les colonnes de L’Équipe. « Ils se sont rapprochés et j'ai eu l'impression qu'ils étaient tête contre tête, rappelle-t-il. J'ai considéré sur le moment qu'il s'agissait d'un mouvement antisportif, je leur ai donc mis un jaune à tous les deux et, malheureusement pour lui, M. Balotelli en avait déjà un. Le lendemain, j'ai rédigé un rapport dans lequel j'ai reconnu mon erreur. »

Ovrebo : « L’histoire fait les gros titres le lundi, et le mardi, tout le monde est passé à autre chose. »

D’expérience, les opérations de déminage valent la peine d’être menées. L’ex-arbitre international norvégien, Tom Henning Ovrebo, est devenu malgré lui une star du sifflet un jour de demi-finale retour de Ligue des champions entre Chelsea et le FC Barcelone en 2008-2009 (1-1). Le Norvégien avait oublié de siffler plusieurs penalties possibles pour les Anglais, finalement éliminés. Le « it’s a fu… disgrace (c’est une pu… de honte) » de Didier Pogba en gros plan, c’est lui, c’est ce match-là. « Moi je n’avais rien contre le fait de m’exprimer mais l’UEFA se montrait très restrictive sur le sujet, a indiqué le Norvégien dans le livre Onze mètres (paru en 2015 aux éditions Hugo Sport), consacré à la psychologie du penalty. Elle nous empêchait de faire connaître notre opinion au plus grand nombre. Quand il m’est arrivé de le faire dans mon pays, les médias en ont pris acte, le public aussi. L’histoire fait les gros titres le lundi, et le mardi, tout le monde est passé à autre chose. »

En France, le Syndicat des arbitres du football d’élite (SAFE) veut lui aussi tendre vers plus de communication. Mais sous certaines conditions. « Nous sommes favorables à tout ce qui permet d’aider les arbitres et de faire mieux comprendre leurs décisions, explique son président et ancien arbitre Olivier Lamarre. Il serait souhaitable que l’interview se déroule y compris quand toutes les décisions majeures ont été correctes. Il ne faut pas uniquement l’inviter pour dire qu’il s’est trompé. »

En attendant, la DTA essaie de fluidifier les relations entre les clubs et le corps arbitral avec d’autres techniques. Outre les rencontres organisées entre les acteurs du foot et les arbitres en début de saison, un temps d’échange est désormais possible après chaque rencontre. Depuis son arrivée à la tête de la DTA en 2013, Pascal Garibian a demandé à chaque officiel que la porte du vestiaire des arbitres soit ouverte aux joueurs, entraîneurs ou dirigeants en quête d’explications.

Bruno Derrien : « Si la communication était mauvaise, on pouvait en subir les conséquences et on devait les assumer »

Cette volonté de transparence se heurte encore aux réactions à chaud. Stéphane Moulin était très loin du climat d’apaisement des rencontres de début de saison après le match de L1 Monaco - Angers (2-1, le 24 septembre). Jérôme Miguelgorry avait dans un premier temps validé un but de l’Angevin Karl Toko-Ekambi avant de revenir sur sa décision, à juste titre, après en avoir discuté avec son assistant. « C’est honteux, c’est une faute professionnelle, une faute contre l’éthique, s’était emporté Moulin en conférence de presse. J’ai l’impression qu’on est des dindons. »

Cette saillie avait poussé Garibian à sortir de sa réserve à travers un communiqué : « Il est intolérable que des arbitres soient mis en cause parce qu'ils ont corrigé une décision erronée après s'être concertés dans le respect des lois du jeu. » Le patron de l’arbitrage français était d’autant plus en colère que le technicien n’était pas allé rendre visite à Jérôme Miguelgorry, au contraire de son président, Saïd Chabane, pour une discussion sur le fond.

De façon générale, les mauvaises habitudes des joueurs et entraîneurs perdurent malgré la volonté de rapprochement de la DTA. Lors de la même journée, le Bastiais Enzo Crivelli avait été exclu contre Guingamp (1-0) après avoir tenté d’intimider Amaury Delerue. Deux jours plus tôt, l’entraîneur montpelliérain, Frédéric Hantz, avait lui critiqué de manière virulente l’arbitrage de Bartolomeu Varela après une défaite contre Lyon (1-5).

Le syndicat des arbitres veut libérer la parole

Cette fronde contre le corps arbitral avait poussé Garibian à défendre l’institution. Plus habitué au off, il s’était cette fois ouvert à plusieurs déclarations dans la presse. « Je regrette que certains acteurs préfèrent les attaques médiatiques au dialogue, insistait-il dans L’Équipe. J’en appelle à la raison. Je dis stop aux dérives verbales et comportementales. » Ce petit pas pour la communication arbitrale confirmait surtout la règle : les principaux intéressés ne sont pas habilités à prendre la parole pour exprimer leur loyauté.


A l’heure où les arbitres se professionnalisent, la question de l’alignement de leurs obligations médiatiques sur celle des joueurs et des entraîneurs est clairement posée. « Cette séquence d’après-match devrait avoir vocation à faire preuve de pédagogie, estime Olivier Lamarre. Il ne s’agit pas de se centrer sur une ou deux actions litigieuses. Elle devrait aussi être limitée à quelques minutes, tout comme les interviews des joueurs qui sortent du terrain après leur performance sportive. Elles se réalisent sans polémique et de manière relativement concise. »

« A l’époque où j’arbitrais (de 1991 à 2007), on avait une liberté d’expression qui devait être maîtrisée, se souvient Derrien. Si la communication était mauvaise, on pouvait en subir les conséquences et on devait les assumer. C’est un exercice. Il faut savoir s’exprimer et faire attention… » Signe d’une certaine ouverture : des formations de media training ont déjà été dispensées auprès des officiels. Le media training, c’est le passage obligé des hommes politiques et chefs d’entreprise pour que rien ne dépasse de leur discours quand ils sont face à la presse. C’est un guide pratique de langue de bois. Elle aurait au moins le mérite de combler un vide.