Président de club de foot : Jacques-Henri Eyraud a un métier de fou

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Jacques Henri Eyraud Oeil de Téléfoot
Par Paul Giudici - Agence CReafeed|Ecrit pour TF1|2016-11-16T13:03:16.744Z, mis à jour 2016-11-16T13:44:11.674Z

Président de l’Olympique de Marseille depuis le 17 octobre, Jacques-Henri Eyraud découvre peu à peu ses nouvelles fonctions. Exposition médiatique, pression populaire, exigences sportive et économique… Bienvenue dans un milieu qui rend fou.

On ne passe pas sept ans à la tête de Paris-Turf sans savoir évaluer les risques. Mais Jacques-Henri Eyraud, intronisé officiellement président de l’Olympique de Marseille le 17 octobre dernier, a-t-il pris le temps d’analyser toutes les spécificités de la fonction avant d’accepter le poste ? Inconnu dans le monde du foot avant le rachat du club par l’Américain Frank McCourt, ce roi du pari hippique se retrouve subitement exposé. Placé en première ligne du club le plus populaire de France, sa vie va changer. De fait, elle a déjà changé.

D’autres avant lui sont passés par là. Ils en sont sortis le visage marqué, les yeux cernés, les cheveux éclaircis. La fonction se veut accablante. “Vous basculez dans un univers dont vous étiez spectateur avant, raconte Luc Dayan, spécialisé dans la reprise de clubs (Lille, Nantes, Lens…). C’est un métier incroyablement consommateur d'énergie, de stress, de fatigue, de passion… On a l’impression que c’est facile mais ça ne l’est pas du tout. On est très exposé.” Jean-Claude Dassier a occupé le fauteuil deux ans à l’OM (2009-2011). Il n’a pas de regret mais fait deviner la vie impossible que cela représente. “Il y a cette excitation qu’offre un poste de président à Marseille, promet-il. Néanmoins, je ne recommencerai pas.”

Lundi 29 août. Un peu plus de quatre mois après avoir mis en vente l’OM, Margarita Louis-Dreyfus, annonce, dans un salon de l’hôtel de ville de Marseille, avoir trouvé un repreneur. Il s’agit de l’homme d’affaires américain Frank McCourt. L’ex et le futur propriétaire entourent le sénateur-maire Jean-Claude Gaudin (LR). Installé à la gauche de l’ancien patron de la franchise de baseball des Los Angeles Dodgers (2004 à 2012), peu font attention au discret “JHE”. Tout juste sert-il de traducteur ci et là. A quarante-huit ans, Jacques-Henri Eyraud vit là l’un de ces derniers moments de répit médiatique.

Actif dans l’ombre depuis plusieurs semaines, le patron de presse doit s’exposer à peine nommé. Six jours après sa nomination, le bizuth évoquait déjà, avec un sourire, “une semaine très intense”, sur le plateau de Téléfoot.“En plus, Marseille n’est pas une ville facile, concède Dassier. Je ne vous cache pas que je n’ai pas dit oui tout de suite. Quand on m’a proposé le job, j’ai hésité trois jours. Je n’étais pas trop rassuré. J’avais contre moi beaucoup d’éléments : j’étais parisien, journaliste… Je me souviendrai jusqu’à mon dernier souffle de mon arrivée en avion. Je me demandais s’il n’y allait pas avoir un comité d’accueil. J’avais à prouver.”



Jean-Claude Dassier : “J’ai eu la chance de ne pas connaître de mauvaise série”

Il n’existe aucune formation pour se prémunir de ce qui attend le futur boss. “La pression des médias est permanente”, se souvient Dassier. Vincent Labrune (2011-2016) a terminé son aventure marseillaise vidé. Vieilli, comme rongé par la fonction. Pourtant ancien homme de médias et communicant, il pouvait se douter de ce qui l’attendait. Dès juin 2013, il s’était confié au Parisien sur ce quotidien si particulier. “Tu ne dors jamais sur tes deux oreilles. Je ne peux plus rigoler. En deux ans de vie, je me suis plus fait insulter qu’en quarante. Dès que tu dis une phrase en off, elle est dans le journal le lendemain ou sur Internet dans la minute qui suit. On doit être vigilant à chaque instant.”

Cette pression trouve racine dans la raison d’être de la fonction : assurer la pérennité d’un projet directement indexé à l’aléa sportif. “L’articulation managériale de votre club est très importante, estime Dayan. On ne redresse pas en quelques semaines ou en quelques mois un club comme l’OM. Il faut que les gens soient patients. Ce n’est pas parce que vous changez d’entraîneur et de directeur sportif que les joueurs changent.” Eyraud a annoncé d’emblée un plan de cent jours pour restructurer le club. Tout va pour l’instant très vite. Il a fallu moins d’une semaine pour nommer un nouvel entraîneur : Rudi Garcia. À peine une de plus pour annoncer l’arrivée d’Andoni Zubizarreta comme directeur sportif.

Le néo-président marseillais entend s’appuyer sur ce duo pour obtenir des résultats. Le plus rapidement possible s’il ne veut pas avoir à connaître la fronde du Vélodrome. “J’ai eu la chance de ne pas connaître de mauvaise série, se souvient Dassier. Merci Deschamps (entraîneur entre 2009 et 2012). Merci les joueurs. Mais je me souviens d’une défaite contre Auxerre (0-2, 23 décembre 2009 alors que l’OM était deuxième). Là, les tribunes commençaient déjà à chanter après un mauvais résultat… Jean Fernandez (alors entraîneur de l’AJA) m’avait dit : ‘Ne vous en faites pas. Avec l’équipe que vous avez vous serez champions’.” Bien vu.



Jacques-Henri Eyraud : “Les industries sont parfois bousculées par des gens qui viennent de l’extérieur”

Le rêve de concurrencer de nouveau Paris mêlé à l’exaspération qui entourait l’action de “MLD” semble offrir une immunité temporaire à Eyraud et son équipe. En témoignent les 57 091 spectateurs présents pour Marseille - Bordeaux (0-0, le 30 octobre), premier match de l’ère McCourt à domicile. Mais, à Marseille plus qu’ailleurs en France, elle ne résistera guère longtemps à l’absence de résultats. Eyraud est novice dans l’univers du foot - mais pas du sport puisqu’il est champion de France junior de Taekwondo en 1985 - mais il sait où il va. “En 2016, les industries sont parfois bousculées par des gens qui viennent de l’extérieur, se défendait-il sur le plateau de Téléfoot. Je ne dis surtout pas que j’ai la solution et que je vais faire des miracles. Mais nous avons des idées pour faire certaines choses différemment.”

“De ce que j’ai entendu et lu, il est bien préparé, estime Dayan. Il a l’air assez structuré, avec une vision claire et les épaules assez solides. D’autres comme Michel Seydoux (Lille) ou Bernard Caïazzo (Saint-Etienne) n’y connaissaient pas grand chose non plus mais se sont très bien débrouillés.” Arrivé lui aussi à la tête d’un club “un peu par hasard” en 1996, le Bordelais Jean-Louis Triaud confirme qu’une transition heureuse est possible. “La difficulté d’être dirigeant dans un club de sport en général et de foot en particulier, et encore plus à Marseille, n’est ignorée de personne, promet le président des Girondins de Bordeaux. M. Eyraud devait suivre le sport, quand même. Je ne pense pas qu’il ait été surpris. Le tout est d’avoir une structure cohérente avec des relations transparentes.

La recette pour survivre à la fonction se veut tout de même un brin plus complexe. “C’est une activité très prenante mais une fois passé le stade du stress, on gagne en expérience, certifie Triaud. Pour pouvoir relativiser par certains moments, il faut entre temps qu’il y ait des résultats.”

Eux seuls permettent de compenser, par moments, l’accumulation de stress et de pression. “C’est une émotion très forte de gagner un titre, appuie Dassier. Avec cette Coupe de la Ligue (en mars 2010, premier trophée de l’OM depuis 1993), c’était comme si on avait gagné la Ligue des champions. Seul le sport peut vous procurer cela. Vous éprouvez une joie et un plaisir sans mélange. Le soir du titre aussi, cela a été quelque chose de très fort. Je n’ai pas été traité comme le pape, mais pas loin.



Luc Dayan : “Dans certaines villes, c’est l’équivalent du maire”

L’alternative à ces scène de liesse, ce sont les crises, ces circonstances où la tentation de l’effet d’annonce s’accroît pour calmer les ardeurs du public et des médias. “C’est comme en politique, tente Dayan. C’est délicat de délivrer un discours quand il y a après la réalité du terrain, du sportif, de l’économique, du politique… Tout ça fait qu’on peut être amené à infléchir son discours. Ça peut laisser des traces. Dans le foot, les secousses sont un peu plus rapides. Deux ou trois matches perdus, et on a l’impression de tout remettre en cause. La solidité des actionnaires est très importante.” Pour son troisième match de Championnat en tant que président, Eyraud a vécu sa première défaite, à la Mosson, contre Montpellier (1-3). Elle ne remet en rien le “OM Champions project” vendu aux supporters et aux médias. Mais, déjà, elle laisse poindre quelques inquiétudes. Comment réagir ? Comment rassurer les fans ? Faut-il accélérer certains projets ?

Que l’on soit président-actionnaire ou président-salarié, cette tension est omniprésente quand les résultats fluctuent. Waldemar Kita, à la tête du FC Nantes depuis 2007, a par exemple été l’objet du courroux de certains ultras, qui ont essayé d’atteindre la loge présidentielle lors de Nantes - Toulouse (1-1). Il a dû être exfiltré. C’est à se demander ce qui pousse ces hommes d’affaires, aux parcours souvent brillants, à se lancer dans cette lessiveuse. “Il y a l’excitation, le plaisir, assure Dayan. Ce sont des postes de pouvoir. Dans certaines villes, c’est l’équivalent du maire.” “Je suis investi par passion et parce que j’ai fait venir un actionnaire qui est un ami (Nicolas de Tavernost, P-DG du groupe M6), je me sens le devoir de l’accompagner, explique pour sa part Triaud. Il y a aussi une notion de plaisir.”

Lui fait partie de ces présidents qui épousent l’image d’un club, comme Jean-Michel Aulas à Lyon, Jacques Rousselot à Nancy ou Louis Nicollin à Montpellier. “Au bout d’un moment, vous avez une forme de légitimité, explique Dayan. Les gens ne remettent pas en cause votre capacité à être président. Il y a une sorte de symbiose entre vous et le club.” Jacques-Henri Eyraud ne peut se permettre de se projeter aussi loin. Depuis Bernard Tapie (1986-1994), aucun président de l’OM n’a tenu plus de cinq ans.