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Comment se préparer à gagner au haut niveau ?

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Leo Messi du FC Barcelone avec ses cinq Ballons d'Or
Par Silvestro DE CARO|Ecrit pour TF1|2016-05-18T13:36:23.216Z, mis à jour 2016-05-18T13:43:13.160Z

Un joueur ne peut pas gagner et perdurer au plus haut niveau sans un mental rodé. Gilles Séro, expert en préparation mentale, nous explique comment mettre toutes les chances de son côté pour réussir sur les terrains.

Par définition, le résultat est incertain. Dans le monde du football, il existe plusieurs techniques pour gommer cette part de mystère. Bien préparé, un sportif peut faire la différence avec son mental au haut niveau. Après nous avoir éclairé sur la définition du mental et sur la gestion des transferts, Gilles Séro nous explique comment se préparer au mieux pour gagner.

Vous décrivez le mental comme « la gestion de l’incertitude » : comment préparez-vous un joueur mentalement ?
J’essaie de réduire au maximum cette part d’incertitude. Tous les matches sont importants en termes de préparation, d’analyse, de comportement et d’engagement. Le haut niveau devient simple. Quand les choses sont abordées de cette manière, les incertitudes sont réduites. Le résultat est par définition incertain. Laissons-le tranquille et fixons-nous sur ce que nous sommes capables de faire. Mon objectif est que, quand un joueur rentre sur le terrain, sache qui il est, ce qu’il doit faire, qui il va rencontrer et quel est son plan.   

Vous parlez également de capitalisation d’expériences… faut-il avoir perdu pour gagner ? A 198ans, Kingsley Coman a déjà remporté le championnat de France, d’Italie et d’Allemagne…
Pas forcément. Je pense que l’on perd tous à un moment donné. Le mot échec pour moi n’existe pas. C’est plutôt une accumulation d’expériences et c’est d’ailleurs la conclusion de mon livre – Mandela dit : « Je ne perds jamais, soit je gagne, soit j’apprends. » - Que l’on perde ou que l’on gagne, il y a toujours des choses à retirer. Jordan explique qu’il a raté des milliers de paniers avant d’être régulier. Pour Kinglsey Coman, il évolue en sport collectif. Il a gagné des championnats, mais n’était pas tout seul.



Vous parlez de mettre dans l’incertitude les adversaires en utilisant le bluff. Est-ce que vous préparez vos joueurs à cela ?
Oui, ça peut faire partie des sujets. Après, cela dépend où l’on en est. Prioritairement, on travaille pour que le joueur se crée des convictions, sur ce qu’il est, ce qu’il veut faire, ses points forts, etc. Ensuite, une fois ce travail accompli, on passe à comment mettre de l’incertitude chez l’autre.

Le mot échec pour moi n'existe pas

Dans votre livre, vous dites : « Mettez du sens dans votre projet ? » Comment faire justement pour mettre du sens ?
Je considère que le sens, c’est toucher au concret. «Pourquoi je fais cela ? », « Qu’est-ce qu’il me plaît ? » Là, on touche vraiment à la notion de plaisir, de croyance, d’intérêt, d’engagement. A un moment donné, on va être performant si l’on aime ce que l’on fait. Je prends l’exemple d’un commercial : la première chose que je vérifie avec lui, c’est s’il aime son produit, sans avoir de jugement sur la qualité de ce produit. Est-ce qu’il y croit ? L’apprécie-t-il ? Le sens, c’est savoir pourquoi je fais cela. Le sens, c’est la base.

Dans votre livre, vous dites que la préparation mentale est un travail continu. Comment cela se matérialise au quotidien ?
Quand on travaille, on réduit l’espace-temps. On va d’abord se voir une fois par semaine, puis une fois par mois, et puis au bout de trois-quatre ans, on peut faire quatre à cinq points par an. L’exigence, l’analyse et la préparation doivent être quotidiennes, car ce n’est pas forcément naturel. Tout cela est plein de bon sens et facilement compréhensible mais, dans les faits, plus on gagne et moins on prépare. Je suis là pour garantir ce processus de travail. Il y a tout un tas d’événements dans l’environnement qui peuvent nous faire dévier du bon sens.    

Les joueurs expriment leurs émotions après avoir marqué un but ou quand ils en ont après les arbitres : est-ce que cela peut les déstabiliser ?
Ce n’est pas forcément pénalisant. J’ai un exemple très récent où un agent m’a demandé de travailler avec l’un de ses joueurs en Ligue 1. Il était réputé pour prendre beaucoup de cartons et être assez agressif envers les arbitres. Son entourage lui répétait sans cesse qu’il devait se calmer. Moi, pas forcément. Je me suis aperçu que c’était dans son ADN d’être excité et enragé sur les terrains. Il exprimait de la rancœur et un manque de confiance. Avec lui, il fallait plus travailler sur l’acceptation qu’il libère ses émotions et surtout comment renforcer sa confiance. Aujourd’hui, il est toujours un peu agressif et vindicatif, sauf qu’il le fait bien. Cela ne montre plus un mal-être mais un vrai épanouissement de sa part. Il y a des joueurs comme Gattuso à qui l’on ne doit pas demander de se calmer car cela changerait la nature du joueur.

Je ne suis pas dans les croyances, moi je démonte cela. Je vais au bout des choses. Peut-être que ce qui apparait comme anormal est bien pour un joueur. Ce qui m’intéresse c’est que le joueur s’exprime comme il est. Il y a des règles et il ne faut pas non plus passer outre.

L’environnement a une importance assez grande

Récemment, Karim Benzema a créé la polémique en apparaissant dans le clip de Booba et dans l’affaire de la sextape : peut-on réussir sa carrière en étant entouré par de mauvaises personnes ?
Les gens qui s’entourent mal s’entourent certainement des gens qui leur correspondent le plus. Sont-ils cohérents dans leur vie, dans leurs choix et dans ce qu’ils veulent ? Je ne sais pas s’il est possible de réussir en étant mal entouré. Ce que je sais, c’est que l’environnement a une importance assez grande. Je défends souvent les joueurs. Je rencontre des footballeurs de 18-19 ans qui se retrouvent avec un salaire de cadre supérieur, qui travaillent deux heures par jour, qui ne jouent pas, et ce n’est pas forcément facile à gérer tout cela pour le commun des mortels. D’où l’importance de l’environnement et de l’encadrement. Le mieux est de s’entourer de gens à peu près sains.

Vous abordez également la question des hymnes dans le livre : faut-il chanter ? Comment gérer un hymne ?
J’aborde cet aspect dans mon livre pour expliquer qu’il ne faut pas mélanger le bonheur, l’intensité et le plaisir que l’on peut avoir à représenter son pays et donc à chanter l’hymne et ensuite à passer sur le terrain. Quand je voyais l’intensité des Brésiliens à la Coupe du Monde 2014, je pensais qu’ils mélangeaient tout. Ils arrivaient en transe sur le terrain alors qu’il faut de l’engagement et de la motivation, mais il faut également énormément de calme et de concentration sur du factuel. Je n’ai rien contre les joueurs qui chantent l’hymne en pleurant, mais une fois l’hymne terminée, il faut passer à autre chose, au terrain.

Comment gérer un joueur qui est sorti de l’équipe par l’entraîneur ? Est-ce que vous avez un discours avec lui en début de saison ?
Mon travail est de lui faire prendre conscience du pourquoi il est sorti de l’équipe sur des faits. L’entraîneur doit être capable de lui expliquer concrètement pourquoi il le sort de l’équipe. Il doit y avoir des raisons objectives. Il y a ainsi des axes d’amélioration potentiels. N’importe quel joueur est capable d’entendre qu’il ne joue pas si on le lui démontre avec de la vidéo et de l’analyse. S’il veut de nouveau jouer, il faut qu’il progresse et s’améliore sur plusieurs axes. Si un entraîneur ne fait pas cela, j’explique au joueur qu’il doit jouer pour sa carrière et non son entraîneur. Il faut toujours continuer à être exigent et bien s’entraîner pour pouvoir retrouver un club demain.
     
Comment gérer le mental d’un gardien qui vient de faire une boulette dans un match ?
C’est la capacité à rester dans l’instant présent et cette prise de conscience que de toute façon, c’est fait. L’analyse, on ne l’a fait pas pendant le match, mais après. Tout ça n’est pas facile. C’est un travail quotidien. Il faut s’entraîner à gérer ces situations. Le joueur ne pourra pas rattraper la boulette et la meilleure façon d’être performant est de se refocaliser sur ce qu’il veut faire. C’est la puissance de la concentration. Plus les gens se refocaliseront sur ce qu’ils veulent, moins ils resteront englués dans le passé. Le manque d’objectifs et de défis futurs induit qu’un joueur ressasse le passé.

Le haut niveau, c'est décider

Une équipe doit-elle privilégier le jeu d’attaque pour gagner ?
Non. Une équipe doit décider. Elle peut avoir une stratégie très défensive à condition de l’avoir décidée avant le match. Je n’aime pas les équipes qui subissent l’environnement et les croyances. Bien jouer au football, ce n’est pas forcément avoir le ballon. Ce qui m’intéresse, ce sont les équipes qui décident. Ce que je déplore, ce sont les équipes qui ne jouent que sur les résultats. Elles marquent un but puis attendent la réaction de l’adversaire. Le haut niveau, c’est décider. On peut décider en fonction de l’adversaire, mais il faut avoir un projet.

Laurent Blanc a-t-il eu raison d’utiliser son 3-5-2 face à Manchester City ?
Je ne peux pas dire grand-chose car je ne le connais pas beaucoup et je ne parle pas de tactique. Sur cette situation face à Manchester City, il a testé un schéma qu’il n’avait jamais utilisé avant. Ce qui me pose problème, c’est qu’il a ajouté de l’incertitude dans la tête des joueurs et les a donc affaiblis mentalement.

Un entraîneur doit-il parler la même langue que ses joueurs ?
Je pense que oui. Un entraîneur de haut niveau se doit, au minimum, de maîtriser l’anglais. Parfois je vois des joueurs qui ne parlent pas un mot de français et très peu anglais, ils sont en déperdition. J’attache énormément d’importances aux relations humaines et donc à la communication. Il n’y a pas que l’argent qui fait gagner, mais également la capacité à communiquer et à fédérer. Des choses simples, qui peuvent faire gagner au plus haut niveau.

Il n'y a pas que l'argent qui fait gagner

Peut-on bien faire son métier d’entraîneur avec des exigences rapides de réussite ?
Je trouve que c’est impossible. On ne peut pas gagner en n’ayant pas un minimum de qualité, de patience et de construction. Parfois, des entraîneurs m’ont dit : « Si je ne gagne pas les trois prochains matches, je me fais virer. » Si l’entraîneur m’explique comment il va remporter ses trois prochains matches et qu’il en est sûr, alors il aura raison. Mais après, on fait quoi au quatrième match ? La certitude, c’est que cet entraîneur se fera licencier. Avec un tel raisonnement, la seule question demeure quand. Il devrait plutôt prendre le risque de construire et de gagner durablement. Les dirigeants doivent être assez intelligents pour comprendre ça. Il y en malgré tout. En Ligue 2, un joueur disait qu’il était soulagé de monter en L1. Quel désastre. Il fait du sport, c’est du plaisir, c’est son métier, et en fait, c’était une galère. S’il était soulagé, c’est que ça n’a pas dû être simple. C’est le monde à l’envers.

Pourquoi l’exigence quotidienne dans le travail en France n’est pas suffisante ?
C’est une énigme. J’aurais plutôt tendance à dire que c’est un problème de culture. Il n’y a pas assez d’exigence dans le haut niveau en France. Peut-être que les préparateurs physiques ont pris le pas également. Je ne suis pas forcément un adepte de la quantité, mais plutôt de la qualité. Les joueurs doivent déjà bien s’entraîner. J’en vois qui ne s’entraînent qu’une heure trente, et ils ne sont pas à 100%. Certains dirigeants ont de grandes ambitions, mais quand on regarde les entraînements, on s’aperçoit que tout cela ne se matérialise pas dans les faits.

La France est le premier pays de la grève

Comment expliquer le parcours minable des clubs français en Coupes d’Europe hormis le PSG ?
C’est un problème de mentalité et de culture. Il ne faut pas oublier que la France est le premier pays de la grève. Je crois qu’on ferait mieux d’occulter le résultat immédiat pour s’engager sur le long-terme. Cela dépasse le cadre du football. Certaines personnes, avant de commencer, ont déjà mis tous les obstacles sur la course. Faisons d’abord la course et analysons ensuite.